Au dix huitième siècle la France est à l’apogée
de cette civilisation aristocratique qui a fait sa réputation. Son rayonnement
politique et artistique domine l’occident.
Cette apogèe se situe vers 1745 quand le roi Louis XV reçoit
de son peuple le surnom de “bien aimé.” Il avait hérité de
son arrière grand-père, “le roi soleil ,” un système
de gouvernement monarchique absolu et une France aux frontières sûres.
Son pays connaissait une paix et une prospérité relative comparée
aux guerres sanglantes et ruineuses du siècle précédant.
La population augmentait, l’agriculture et l’industrie profitaient
des progrès scientifiques. Le commerce prospérait grâce à l’activité intense
de la traite des esclaves et les lettres et les arts fleurissaient. Mais, pour
ameliorée qu’elle soit la situation était loin d’être
parfaite.
Dans cette France de l’ancien régime règne l’inégalité:
La société est partagée entre 3 sections verticales correspondant aux “Ordres” :
Mais à l’intérieur de chaque ordre, la fortune est le critère
majeur de différenciation qui répartit les membres en “strates” ou “classes”.
La noblesse est particulièrement vulnérable à cette pression
exercée par l’argent.
A la noblesse ancienne d’origine chevaleresque dont la réputation repose sur le nom, la fortune terrienne, les charges et les grades dans l’armée, vient se greffer une noblesse de robe constituée de bourgois annoblis qui, en récompense de services rendus à l’état, reçoivent la permission d’acheter un titre. Ces nouveaux nobles sont souvent beaucoup plus riches que les anciens et, bien que l’ancien ordre nobiliaire entiché de “distinctions” et de cérémonies soit jaloux de ses prérogatives et peu enclin aux mésalliances, on assiste de plus en plus au dix huitième siècle au fusionnement de ces deux types de noblesse par le mariage. D’où l’ambivalence de cette haute société: d’un coté le grand air, le charme, le raffinement et l’idéal chevaleresque, et de l’autre cette préoccupation continuelle pour trouver de l’argent que justifie les requêtes en faveurs, le jeu et le trafic des femmes par le biais du mariage.
Ces moyens de s’enrichir sont les seuls possibles, car le noble français convaincu de la supériorité que lui confère sa naissance refuse tout travail lié à la notion de développement économique et associé à l’argent. Il le réserve au roturier (bourgeois, artisan, ou paysan) qu’il considère comme un être congénitalement inférieur. Se mêler de commerce ou d’industrie serait “déroger,” i.e. s’abaisser, perdre son rang et sa dignité.
Une telle attitude permettra au tiers-état de prendre une importance économique primordiale et de revendiquer un rôle politique. Cette classe bourgeoise laborieuse, économe, au code moral strict, méprisera et critiquera ces nobles arrogants, jouisseurs et gaspilleurs aux mœurs dissolues. La révolution de 1789 substituera à leur mentalité oisive et libertine un idéal de vertu et de travail.
Après l’argent, la grande préoccupation des aristocrates
de l’ancien régime, née en grande partie de leur désœuvrement,
est l’amour. Quand il n’est pas à la guerre ou à la
chasse, l’aristocrate est dans un salon à faire sa cour aux
femmes, à les amuser et à s’en
faire aimer. Les jeux amoureux avaient déjà été codifiés
comme jeux de société par les “Précieuses” ou
premières féministes du temps de Louis XIV. Mais au dix septième
siecle les moeurs était strictes et les amours
permises étaient platoniques. Au dix huitième siècle
au contraire les moeurs se relâchent. Une révolution intellectuelle
et morale fait surface. On remet en question la morale chrétienne
traditionnelle et on essaye de se libérer des tabous sexuels. Certains
libre-penseurs contestent l’explication officielle de l’origine
de la vie, du sens de la mort et de la morale. L’amour n’est
plus un reflet de la divinité mais
il devient jouissance et source principale de plaisir.
Jusqu’à la fin du règne de Louis XIV tout contribuait à diviniser
l’amour. On en cachait la matérialité par l’imatérialité du
sentiment. L’amour se présentait alors comme une vertu de grandeur,
de générosité, de courage et de délicatesse, un idéal
d’héroisme et de noblesse retransmis de la chevalerie. Cet amour-passion,
ce mélange de vertu et d’honneur, fatal lorsqu’il entrait
en conflit avec d’autres interêts, devient au dix huitième
siècle un culte du désir et de la volupté. (a never
ending game of pursuit, seduction and sex)
Marivaux consacre ses pièces de théatre à l’annalyse
psychologique minutieuse de la naissance du sentiment amoureux, du moment
qui précède les premières étincelles du désir.
Boucher, Fragonard choisissent de peindre leur personages au moment où ils
sont le plus désirables, à l’apothéose de leur
sensualité qu’ils
associent la plupart du temps avec la jeunesse et la perte de l’innocence.
La virginité est symbolisée par un oiseau dans une cage. Si
la cage est vide, la fille n’est plus vierge. Ces artistes glorifient
la liberté sexuelle
et la sensualité. Ils ne souscrivent pas à la croyance pourtant
répandue que la vertu mène au bonheur.
D’autres comme Choderlos de Laclos et le marquis de Sade iront plus loin pour prouver que seule la corruption, l’hypocrisie et la cruauté permettent de dominer les autres. Et si le pouvoir est source de bonheur, c’est le vice et non la vertu qui y mène. Ce vice s’exerce essentiellement dans un contexte sexuel. Le libertinage, mélange de licence et de férocité morale, est un élément important dans la mentalité aristocratique de l’ancien régime.
Il est violemment condamné par ses détracteurs qui, héritiers de la religion chrétienne proposent au contraire la vertu et le sacrifice comme garantie de bonheur. Greuze par exemple défend la morale qui est devenue celle des bourgeois. Il condamne l’immoralité des aristocrates en dénoncant les conséquences sociales de l’amour hors mariage. Les jeunes filles qu’il peint après leur première expérience sexuelle (“L’oiseau mort”, “La cruche cassée”, “Les oeufs cassés”) se présentent toujours comme des victimes honteurses et repentantes pleurant leur réputation perdue. Elles prennent conscience qu’elles ont perdu le droit à une place honorable dans la société. Elles sont punies d’avoir refusé de se soumettre aux règles de la morale chrétienne. Greuze est un artiste moraliste qui loue la pratique de la vertu recommendée par les bourgeois qui seront les jacobins de 1789. Marivaux. Boucher, Fragonard qui glorifient le plaisir associé au désir amoureux et la sensualité, réflètent la mentalité des aristocrates d’avant la révolution.
Ces tendances diamétralement opposées que sont le moralisme d’un
Greuze et le libertinage d’un Fragonard concrétisent ce paradoxe
qui cohabitera dans la mentalité française jusqu’à nos
jours. Des critiques du dix neuvieme siècle tels que les frêres
Goncourt, et du vingtième siècle tel que Gaston Maugras, ont été horrifiés
et fascinés par cette période qu’ils traitent de décadente
tout en en rêvant avec nostalgie.
“Avant que de donner cette histoire au public, il faut lui apprendre
comment je l’ai trouvée. Il y a six mois que j’achetais
une maison de campagne à quelques lieues de Rennes qui depuis trente
ans a passée
successivement entre les mains de cinq ou six personnes. J’ai voulu faire
changer quelque chose à la disposition du premier appartement, et dans
une armoire pratiquée dans l’enfoncement d’un mur, on y
a trouvé un manuscrit contenant l’histoire qu’on va lire,
et le tout d’une écriture de femme. On me l’apporta. Je
le lu avec deux de mes amis qui étaient chez moi, et qui depuis ce jour
là n’ont cessé de me dire qu’il fallait le faire
imprimer. » C’est ainsi que, pour en renforcer l’effet d’authenticité et
souscrire à la mode du moment, Marivaux débute son roman « La
Vie de Marianne, » publié en 1741 en prétendant en avoir
découvert le texte.
Plus de deux siècles plus tard, j’ai eu le plaisir de découvrir
un manuscrit retraçant la vie d’une aristocrate de province
sous l’ancien régime.
Ce texte se trouve actuellement à la Bibliothèque Nationale à Paris, dans la salle des manuscrits (FR Nouvelles Acquisitions ; 15766) depuis 1956. Auparavant il avait passé de nombreuses années dans une armoire, dans une famille de notables savoyards, la famille Mena Breha d’Aix les Bains. Vers 1920, Mademoiselle Guillan, membre de cette famille a déchiffré et recopié ce manuscript. Elle a également décodé le texte, c'est-à-dire qu’elle a identifié les personnages qui, selon la mode de l’époque, ne sont mentionnés que par leur titre et la première lettre de leur nom. Ainsi nous savons que l’auteur de “la comtesse de L…” est d’une famille noble très ancienne, originaire de Bourgogne, ce qui lui donne droit à aspirer à une position sociale élevée.
Le manuscript de la BN à Paris consiste en une vingtaine de pages écrites
recto-verso sur papier bleu, d’une écriture régulière
avec une encre noire qui bave un peu. C’est l’histoire d’une
vie. Celle d’une femme noble et belle qui semble avoir toutes les
conditions requises pour être heureuse mais dont le penchant amoureux
est contrarié par
les intérêts du père. Privée de la liberté d’épouser
celui qu’elle aime, elle regretta toute sa vie son amour perdu. Mariée
sans amour à un homme plus âgé, elle fut très
malheureuse.
Un tel dépit amoureux entraine un échec personnel, familial,
et social. Son témoignage permet de conclure que l’amour était
la préoccupation principale des femmes de condition et qu’un
amour déçu entrainait le malheur de toute une existence.
Le choix d’un
mari est donc l’élément déterminant de sa vie,
mais les critères de son choix ne sont pas les mêmes que ceux
de la société représentée par le père.
Il lui veut un mari riche et noble, elle est amoureuse d’un noble
pauvre. Son bonheur devient l’enjeu d’une lutte entre la volonté du
père et la sienne. Elle perdra, elle n’épousera pas
l’homme
qu’elle aime, elle sera malheureuse. L’histoire qu’elle
nous raconte de sa propre expérience
offre un document émouvant sur la place de la femme dans la société de
l’ancien régime, sur l’autorité paternelle et
le système de répression mis en place sous forme de couvent,
et sur le rôle que tenait l’amour comme exhutoire et échappée
vers le rêve.
Le mariage au dix huitième siècle était un contrat entre
deux familles ayant pour but de préserver un nom et d’accroitre
une propriété. C’était le moyen de payer ses dettes
ou d’enrichir sa famille. Si le fils ainé épousait une
riche héritière, la dote de la jeune mariée servait souvent à acheter
des offices aux fils cadets, à doter les sœurs ou à payer
leur pension dans un couvent. Le fils ainé recevait ainsi le patrimoine
pour perpétuer le titre et le nom.
L’amour n’était qu’un élément secondaire
du mariage, bien que la plupart du temps les parents essayaient de trouver
des jeunes gens qui se conviennent aussi bien que possible. D’après
le témoignage de la comtesse de L…, les pères
seuls décident du sort de leurs enfants. Ils les consultent à peine
et quand ils rencontrent une résistance, ils passent outre. Le père
règne sur sa famille comme le roi sur son état, en souverain
absolu. C’est lui qui décide si sa fille vivra en liberté dans
le monde ou en captivité dans un couvent. C’est de lui seul
que dépend le choix d’un mari.
Le cas de la comtesse de L… n’est pas exceptionnel, son
père n’est pas un monstre ivre d’autorité mais
un homme faible et sans argent. Il a eu des revers de fortune, d’abord
favori à la
cour de Versailles, il a été banni sur ses terre en province,
ce qui constituait un échec social et financier retentissant. Il
a quatre filles qui ne l’intéressent pas jusqu’au jour
où, à l’occasion
d’une visite dans un couvent de province où elles sont élevées,
il constate que la beauté de l’ainée constitue un capital
non négligeable. Il décide donc de l’emmener avec lui à Paris
dans le but de lui trouver un bon parti qui accepterait pour dot son nom
et sa beauté. Il comptait sur ce mariage pour rétablir sa
situation financière et on peut comprendre sa déception et
son entêtement à refuser
comme gendre l’officier des gardes suisses sans argent dont sa fille
s’est éprise.
Les filles n’étaient pas les seules à être l’enjeu
de tractations financières. Le baron dont la jeune fille est amoureuse,
est l’objet de chantage de la part d’une vielle femme qui veut
l’épouser et qui a promis de l’argent à son père
en échange de son consentement. Ceci rappelle d’ailleurs un épisode
du « mariage à la mode » de Hogarth.
La comtesse n’est pas une victime passive de l’autorité paternelle,
elle résiste héroïquement, refuse l’époux
choisi par son père et n’abandonne la lutte que parce qu’elle
est trahie par ce même père qui utilise la ruse et le mensonge
pour la vaincre. Elle se trouve dans la même situation que les héroïnes
de Molière, ingénues victimes de l’autorité absolue
d’un père qui voit dans son future gendre un moyen d’assouvir
ses obsessions (la fille d’Orgon de « Tartuffe » doit épouser
un bigot, celle d’Argan du « Malade imaginaire » se voit
imposer un mèdecin, et celle du vaniteux monsieur Jourdain du « Bourgeois
gentilhomme » un grand seigneur. Le mariage est une institution au
service du bonheur du père et non de celui des époux.
L’association amour-mariage n’est pas coutumière pour les
aristocrates du dix huitième siècle. La fidélité conjugale était
considérée de mauvais goût et réservée aux
bourgeois. L’adultère était de rigueur pour les hommes
et pouvait être toléré chez les femmes, à condition
que les formes soient respectées, c'est-à-dire que l’amant
choisi par la femme fasse honneur au mari.
Même lorsqu’ils se plaisaient au départ, une fois marié l’époux
se lassait vite de sa jeune femme souvent possessive et jalouse et retournait à ses
amis et maîtresses. Sa jeune femme avait deux possibilité: se
ronger de désespoir ou se faire une raison et reprendre sa liberté.
Certaines comme madame du Deffand amie de Walpole et madame d’Epinay
amie de Grimm, auteur de « La correspondance littéraire » souffrirent
de cette séparation, d’autres comme madame du Chatelet, maîtresse
de Voltaire, s’en accommodèrent très bien.
On trouve dans les contes de Marmontel deux citations qui permettent de voir que la fidélité conjugale au XVIIIème siècle a évoluée depuis l’époque de « La princesse de Clèves ».
Ainsi le XVIIIème siècle découvre l’amitié à l’intérieur
du mariage. Si la passion sexuelle s’éteint, l’amour disparait
pour faire place à l’amitié qui est un sentiment de sympathie,
de tolérance et d’intérêt réciproque. L’amitié se
substitue à l’amour car c’est un sentiment plus durable.
La situation de la comtesse de L… est très XVIIIème siècle
puisque son mari lui impose un mariage à trois. Mais loin de lui convenir
sa situation conjugale est une source de souffrance et d’humiliation.
Sa condition de mère ne lui apporte aucune consolation. Les aristocrates de l’ancien régime n’élevaient pas leurs enfants elles-mêmes. Leurs bébés étaient confiés a des nourrices, puis très tôt les petites fille étaient envoyées au couvent et les petits garçons confiés à des précepteurs. L’amour maternel n’est donc ni une consolation ni une source d’occupation.
La seule source d’amour qui lui reste est ce sentiment romantique, exclusif,
passionné qu’elle éprouve dès l’âge
de 15 ans pour le baron. Son amour pour lui s’inscrit dans la tradition
chevaleresque (il est pur, sincère, fidèle, généreux,
délicat) et dans la tradition janséniste (il est fatal
et destructeur).
L’objet de cet amour est un héros préromantique: sensible
et vertueux. Il aime la solitude et la rêverie et lui voue un amour éternel.
Son origine garantit d’ailleurs sa vertu: Il est Suisse, pays dont
les habitants passaient à l’époque pour des parangons
de vertu et de naturel.
Cette constance qu’elle a portée à cet amour n’a
pas été source de bonheur. Au contraire, balottée entre
le désespoir et l’espérance, elle s’est retrouvée
paralysée par le doute et victime des circonstances. Elle considère
d’ailleurs en rétrospective, que cet amour a fait le
malheur de sa vie.
Pour éviter que cette expérience malheureuse soit tout à fait
stérile elle la transforme en expérience littéraire. On
peut voir ce processus soit comme une coquetterie littéraire de femme
de lettres vieillissante soit comme un avertissement sincère aux jeunes
filles et une démystification de l’amour sous sa forme la
plus romantique :
Son expérience devra servir de lecon aux jeunes femmes qui auraient
les mêmes illusions. Elle les met en garde contre une conception
idéalisée
et romantique de l’amour et propose comme alternative, la vieille
formule traditionnelle du devoir conjugal et filial. la conclusion
de la comtesse est que le bonheur des femmes se trouveraient
dans l’acceptance de leur sort, dans l’obéissance
et dans la soumission au père ou au mari.
En véritable héroine cornélienne, la femme doit reconnaître
l’existence du conflit entre son coeur (l’amour qu’elle peut éprouver
pour un homme) et sa raison (le devoir d’obéissance au père
et mari.) Elle doit renoncer à ses inclinations naturelles et sacrificier
sa passion au nom du devoir et de la vertu. Elle justifie ce sacrifice en laissant
entendre que le bonheur se trouve dans l’accomplissement du devoir quotidien
et dans l’absence de passions. Ainsi, comme Cunégonde à la
fin du “Candide” de Voltaire, qui trop vieille, trop laide et trop
fatiguée, pour autre chose, va “cultiver son jardin”, la
comtesse de L. rejette la passion au profit de la sérénité.
Pour louable que soient ces intentions moralisatrices, elles ne sont pas convaincantes. L’avertissement au lecteur implique une résignation qui n’apparaît pas dans le reste de l’histoire. Le récit et les frustrations ressenties tout au long de sa vie dévoilent l’injustice de sa condition de fille et d’épouse. Et en dépit de la leçon de soumission qu’elle prétend donner, son récit apparaît comme une dénonciation de la tyrannie paternelle et conjugale et un plaidoyer pour l’amélioration de la condition féminine sous l’ancien régime.
Pour assurer la soumission de ses femmes à toutes les étapes
de leur vie, la société de l’ancien régime avait
une institution redoutablement efficace: le couvent. Dès qu’elles
sortaient des mains de leurs nourrices les petites filles de la noblesse et
de la bourgeoisie étaient mises au couvent. L’éducation
qu’elles y recevait était lamentable, surtout en province.
Ce témoignage de la comtesse prouve que la fonction essentielle du couvent était d’offrir une garantie de convenance et non d’apporter une preuve d’éducation. On leur apprenait surtout à être dociles, qualité cautionnée d’ailleurs par leur ignorance et à accepter inconditionnellement l’autorité des parents et du mari. Toutes n’avaient pas la chance de s’en sortir par le mariage. Les laiderons, les filles sans dot, ou celles dont on voulaient se débarasser comme « La religieuse » de Diderot, étaient condamnées à demeurer pour le restant de leurs jours en prison, moyennant une pension qui variait selon la catégorie du couvent. Car il s’agissait bien de prison. Le père de la comtesse ne se prive pas de l’en menacer si elle refuse de lui obéir, en précisant qu’il lui choisirait un couvent bon marché et sans confort pour que la punition soit d’autant mieux ressentie.
Ainsi la fonction des couvents était de maintenir les filles dans l’ignorance pour garantir leur docilité. Quand elles arrivaient dans le monde, ces oies blanches étaient des victimes toutes désignées au cynisme mondain. Cécile Volange des « Liaisons Dangereuses » est le produit parfait de ces couvents, elle est innocente au point d’en être idiote. Elle est si peut avertie qu’elle est incapable de distinguer un amoureux sincère d’un séducteur sans scrupules. La perte de sa vertu et de sa réputation lui interdira de s’établir dans la société, et elle sera condamnée au couvent à perpétuité.
À
sa sortie de couvent, à quinze ans, la comtesse rencontre les mêmes
difficultés que Cécile Volange. On la jette dans un monde qu’elle
ignore, on se moque de sa gaucherie de provinciale et de son ignorance.
Sa jeunesse et sa beauté la désigne comme gibier de premier choix
pour les vieux libertins comme le prince de Conti qui n’hésite
pas à la faire kidnapper, comme l’abbesse de Chelles, fille du
régent, lesbienne de mauvaise réputation qui veut en faire sa
favorite, ou le roi Louis XV qui était prêt à en faire
sa maîtresse à la place de madame de Pompadour.
C’est son goût de la vertu, son sens de l’honneur et sa fierté d’aristocrate
qui lui font refuser ces occasions de promotion sociale qu’elle juge
malhonnêtes.
Jeunesse, beauté, noblesse, vertu, il ne lui manquait que la fortune
pour avoir la combinaison du bonheur.
Le père de famille n’est pas le seul à avoir le droit d’enfermer ses filles au couvent. Le mari peut lui aussi obtenir une lettre de cachet, condamnation sans procès ni recours, pour y faire enfermer sa femme s'il la soupçonne d’infidélité. La comtesse elle même a elle fait l’expérience de cette méthode tyranique, arbitraire et cruelle de se débarrasser des femmes.
Les craintes de la comtesse et l’habileté dont elle fait preuve
pour déjouer la colère de son mari, ne sont pas
exagérées.
Les cas semblables abondent. Le plus célèbre
est celui cité par
le duc Lauzun dans ses “Mémoires”. Il s’agit
de la comtesse de Stanville qui, comme beaucoup de jeunes femmes
nobles de l’époque,
vivait à Paris pendant que son mari était en
province comme commandant d’un régiment à Nancy
en Lorraine. C’était
une jeune femme très à la mode qui fréquentait
la haute société et les habitués de la
cour de Louis XV. Le mari avait accepté qu’elle
soit la maîtresse du duc de Lauzun,
et qu’elle ait refusé les avances du ministre Choiseul.
Mais il ne toléra pas qu’elle lui impose d’être
suplanté par
un roturier. En tombant amoureuse d’un acteur, i.e. d’un
homme du peuple, la jeune femme avait commis un crime de lèze
majeste, elle devait être punie. La punition fut exécutée
avec éclat.
Muni d’une lettre de cachet facilement obtenue par Choiseul,
l’époux
vint chercher sa femme à trois heures dans la nuit du
20 janvier 1769, à la
sortie d’un bal dont elle avait été la
reine. Il la fit monter dans une chaise de poste et la conduisit
directement au "couvent des
filles de Sainte Marie" à Nancy ou elle demeura
enfermée
pour le restant de ses jours.
Ces enlèvements, ces emprisonnements étaient le droit du mari.
Au milieu du relachement de moeurs et de toutes les complaisances les hommes
demeuraient armés par la loi.
Paradoxalement le couvent se présentait aussi comme un commun refuge où se retrouvaient les femmes qui demandaient une séparation légale. Pendant que leur sort se décidait au tribunal du Chatelet ou au Palais de Justice, les demandresses se réfugiaient dans des couvents spéciaux "Le Précieux Sang”, “La Conception” “Le Bon Secour” et le plus célèbre “Saint-Chaumont”. C’est dans une de ces retraites que la mère de la comtesse se retire pour y mourir.
Prison, lieu de dépôt, hôtel garni, école, le couvent
a des fonctions multiples dont la pire est d’être une épée
de Damoclèce suspendue sur la tête des femmes
et des filles, comme garantie de leur soumission.
Certains philosophes du siècles des lumières ont critiqué cette
institution. Les épouses enfermées dans les
harems des « Lettres
Persannes » de Montesquieu et les sœurs cloitrées
de « La
Religieuse » documentent par leurs souffrances
le pouvoir tyrannique qui les y maintient. Diderot dénonce
la connivence des pouvoirs politiques et religieux qui en
maintenant
cette
institution permettent
aux classes de la noblesse et de la bourgeoisie de régler
aisément leurs problèmes
de famille. Une telle coutume
allant à l’encontre
de la loi naturelle. Son roman "La Religieuse" est une protestation
contre les vocations contraintes et l’isolement monastique
qui est contre nature même lorsqu’il
est accepté librement.