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Mémoires de madame la comtesse de
L..
Introduction
Enfance en Bourgogne
Départ pour Paris Aventure de voyage Conclusion
Introduction
#
L'amour est le plus doux des biens et le plus cruel
des maux, c'est pour les âmes qui lui sont subjuguées que j'entreprends de
le dévoiler.
- C'est un soin inutile, me dira un grave censeur, celles qui l'approuvent n'ont
pas besoin de vos leçons.
- Erreur, lui répondrais-je, une âme qui en est vivement affectée se trouve dans
un chaos qu'elle ne peut débrouiller elle-même. Le désespoir, l'espérance
combattant tour à tour dans son cœur, un instant elle ne voit que ce qui la
flatte, celui d'après tout espoir lui est ravi, ne fut-ce que par la méfiance de
son prix. Ce n'est pas dans cette confusion d'idées que
l'esprit peut porter un jugement sain, il lui faut le secours des
observations et des exemples afin qu'il soit en état de prévoir ce qui peut
lui arriver par celui où il se trouve. Je souhaite que l'expérience
que j'ai faite des erreurs du cœur en préserve celles qui les liront.
Enfance en Bourgogne
Le comte de F…
, mon père , après avoir servi
longtemps et avoir eu un emploi à la cour qui l'avait fait connaître et aimer du
roi, eut une difficulté avec le premier ministre qui le fit exiler dans ses
terres, en Bourgogne. Il y vécut
plusieurs années avec ma
mère
qui était la plus belle et la plus respectable des femmes de son temps.
J'avais deux sœurs
qu'on mit avec moi dans un couvent, et un frère ,
filleul du roi et de la reine, qui eut bientôt une compagnie de cavalerie,
dans laquelle il s'est signalé avec gloire à la bataille de Rosbach notamment. Il avait été page à la petite écurie précédemment.
Mon père, ayant eu un procès criminel avec
un des curés d'une de ses terres, demanda la permission d'aller défendre sa
cause à Paris et l'obtint. Il partit donc
avec ma mère et son fils et nous laissa toutes les trois dans le couvent où il nous avait
mises. Il revint en province
quelques années après et nous envoya chercher. Il
nous fit mille amitiés, surtout à moi, marquant un bout de prédilection
qu'on attribuait à ce que je lui ressemblais beaucoup, parce qu'il ne
cessait de le dire, et que j'étais alors d'une figure agréable. Nous
passâmes tout l'été à la campagne.
Départ pour Paris
#Mon père, dont la tendresse
paraissait accroître tous les jours pour moi, voulut m'emmener avec
lui à Paris. On envoya
mes sœurs dans leur couvent et nous partîmes dans
le mois d'octobre en prenant notre route de la Loire
, dans une cabane que mon père avait fait construire
exprès pour contenir toute sa maison. Nous fûmes longtemps
pour faire ce voyage, les eaux nous manquaient souvent, au moyen de quoi je
le trouvais fort ennuyeux. Il ne nous arriva rien de remarquable
qu'une petite aventure dont je veux réjouir mes lecteurs.
Aventure de voyage
#A la quatrième journée du
port dont nous étions partis nous abordâmes un soir à minuit dans un petit
village. Nos bateliers nous indiquèrent un mauvais cabaret où nous pouvions
souper et coucher. Nous y allâmes. Nos gens heurtèrent une demi-heure avant
qu’on vint répondre et enfin ce fut un homme qui fut d’abord ébloui des habits
galonnés que portaient le valet de chambre et le cuisinier de mon père et leur
fit honnêteté. Quant à celui qui était en habit uni enveloppé d’une redingote,
il n’en fit pas cas, non plus que de moi et de ma femme de chambre. Nous avions
trois laquais en livrée qui furent pris pour ceux des messieurs galonnés. La
femme de ce cabaretier était dans son lit qui lui disait mille sottises pour
nous avoir laissés entrer disant à la bonne heure pour ces messieurs mais non
pour le reste. Comme les honneurs qu’on leur rendait me
réjouissaient beaucoup et que j'avais à peine quatorze ans, je riais avec ma femme de chambre de la méprise et de la façon grave dont les deux messieurs
soutenaient leurs personnages . Cet air libre scandalisa la bonne
femme et lui fit naître l’idée que nous étions des comédiens. Ce qui donna lieu
à ce soupçon, c’est que nous avions trois petits chiens auxquels nous faisions
faire des gentillesses. Cette pieuse créature eut
préféré la cohorte infernale à gens excommuniés par l’église contre lesquels
le pouvoir de l’eau bénite devenait inutile. Elle fit part à son mari de
cette découverte en nous pressant de le chasser de chez elle, mais nous le
pressâmes nous même de nous faire à souper. Il se rendit et nous fit
une matelote de toutes espèces de poissons qui était délicieuse. Nous ne le
mangeâmes pas sans peine. Cette femme se leva enfin pour aider à son mari et mit
le couvert de deux personnes. Mon père et
moi allâmes nous placer pour les occuper. Alors elle se mit dans une colère
affreuse, nous disant que ce n’était pas pour nous, que nous mangerions après
ces messieurs. Je riais à gorge déployée ce qui augmentait sa colère et rien ne
l’aurait apaisée si les prétendus messieurs ne lui avaient dit que mon père était le chef de la troupe et qu’ils
allaient manger sur une autre table. Nous avions vu un taudis ou étaient deux
lits, l’hôtesse les fit et fut fort étonnée quand elle vit les messieurs prendre
des lumières et nous y conduire. Elle crut que nous allions coucher pêle-mêle,
se récria beaucoup sur l’honnêteté de sa maison et qu’elle ne souffrirait pas
qu’on y fit un mauvais train. Nos gens lui dirent ce que nous étions, elle ne
voulut le croire qu’après qu’on eut été chercher un de nos bateliers qu’elle
connaissait qui lui affirma. Elle nous laissa donc tranquilles sur nos grabats
où nous nous étions mis tout habillés.
Conclusion
Cette passion, que je chéris encore, a contribué au
malheur de ma vie.
Les regrets que j’eus de mon mariage lorsque j’appris qu’on
m’avait trompée en lui en supposant un, ont pu me donner de l’humeur et
occasionner la haine de mon mari. J’étais jeune,
vive et sans dissimulation, je croyais qu’il suffisait de n’avoir aucune
action condamnable à se reprocher. Voilà quelles sont les erreurs des
cœurs prévenus.
Je crois n’avoir jamais manqué essentiellement à mes
devoirs, mais l’enthousiasme avec lequel je parlais souvent de mon ami
était déplacé vis-à-vis de mon mari
et servait de prétexte à mon ennemie pour me peindre sous les plus noirs
couleurs.
Dans les premiers chagrins que je reçus de lui, le baron parut plus aimable que
jamais et je le regrettais si vivement que je fis cette petite pièce de vers
dont je ne lui ai fait part que la dernière fois que je l’ai vu. #
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