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Text encoded by Laura Campbell and Lauren Filipiak, November, 2005
Translation revised by Hilary Park and Jennifer Udden, May, 2006
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Mémoires de madame la comtesse de L..

Introduction
Enfance en Bourgogne
Départ pour Paris
Aventure de voyage
Conclusion

Introduction

# L'amour est le plus doux des biens et le plus cruel des maux, c'est pour les âmes qui lui sont subjuguées que j'entreprends de le dévoiler.

- C'est un soin inutile, me dira un grave censeur, celles qui l'approuvent n'ont pas besoin de vos leçons.

- Erreur, lui répondrais-je, une âme qui en est vivement affectée se trouve dans un chaos qu'elle ne peut débrouiller elle-même. Le désespoir, l'espérance combattant tour à tour dans son cœur, un instant elle ne voit que ce qui la flatte, celui d'après tout espoir lui est ravi, ne fut-ce que par la méfiance de son prix. Ce n'est pas dans cette confusion d'idées que l'esprit peut porter un jugement sain, il lui faut le secours des observations et des exemples afin qu'il soit en état de prévoir ce qui peut lui arriver par celui où il se trouve. Je souhaite que l'expérience que j'ai faite des erreurs du cœur en préserve celles qui les liront.

Enfance en Bourgogne

Le comte de F… , mon père , après avoir servi longtemps et avoir eu un emploi à la cour qui l'avait fait connaître et aimer du roi, eut une difficulté avec le premier ministre qui le fit exiler dans ses terres, en Bourgogne. Il y vécut plusieurs années avec ma mère qui était la plus belle et la plus respectable des femmes de son temps. J'avais deux sœurs qu'on mit avec moi dans un couvent, et un frère , filleul du roi et de la reine, qui eut bientôt une compagnie de cavalerie, dans laquelle il s'est signalé avec gloire à la bataille de Rosbach notamment. Il avait été page à la petite écurie précédemment. Mon père, ayant eu un procès criminel avec un des curés d'une de ses terres, demanda la permission d'aller défendre sa cause à Paris et l'obtint. Il partit donc avec ma mère et son fils et nous laissa toutes les trois dans le couvent où il nous avait mises. Il revint en province quelques années après et nous envoya chercher. Il nous fit mille amitiés, surtout à moi, marquant un bout de prédilection qu'on attribuait à ce que je lui ressemblais beaucoup, parce qu'il ne cessait de le dire, et que j'étais alors d'une figure agréable. Nous passâmes tout l'été à la campagne.

Départ pour Paris

#Mon père, dont la tendresse paraissait accroître tous les jours pour moi, voulut m'emmener avec lui à Paris. On envoya mes sœurs dans leur couvent et nous partîmes dans le mois d'octobre en prenant notre route de la Loire , dans une cabane que mon père avait fait construire exprès pour contenir toute sa maison. Nous fûmes longtemps pour faire ce voyage, les eaux nous manquaient souvent, au moyen de quoi je le trouvais fort ennuyeux. Il ne nous arriva rien de remarquable qu'une petite aventure dont je veux réjouir mes lecteurs.

Aventure de voyage

#A la quatrième journée du port dont nous étions partis nous abordâmes un soir à minuit dans un petit village. Nos bateliers nous indiquèrent un mauvais cabaret où nous pouvions souper et coucher. Nous y allâmes. Nos gens heurtèrent une demi-heure avant qu’on vint répondre et enfin ce fut un homme qui fut d’abord ébloui des habits galonnés que portaient le valet de chambre et le cuisinier de mon père et leur fit honnêteté. Quant à celui qui était en habit uni enveloppé d’une redingote, il n’en fit pas cas, non plus que de moi et de ma femme de chambre. Nous avions trois laquais en livrée qui furent pris pour ceux des messieurs galonnés. La femme de ce cabaretier était dans son lit qui lui disait mille sottises pour nous avoir laissés entrer disant à la bonne heure pour ces messieurs mais non pour le reste. Comme les honneurs qu’on leur rendait me réjouissaient beaucoup et que j'avais à peine quatorze ans, je riais avec ma femme de chambre de la méprise et de la façon grave dont les deux messieurs soutenaient leurs personnages . Cet air libre scandalisa la bonne femme et lui fit naître l’idée que nous étions des comédiens. Ce qui donna lieu à ce soupçon, c’est que nous avions trois petits chiens auxquels nous faisions faire des gentillesses. Cette pieuse créature eut préféré la cohorte infernale à gens excommuniés par l’église contre lesquels le pouvoir de l’eau bénite devenait inutile. Elle fit part à son mari de cette découverte en nous pressant de le chasser de chez elle, mais nous le pressâmes nous même de nous faire à souper. Il se rendit et nous fit une matelote de toutes espèces de poissons qui était délicieuse. Nous ne le mangeâmes pas sans peine. Cette femme se leva enfin pour aider à son mari et mit le couvert de deux personnes. Mon père et moi allâmes nous placer pour les occuper. Alors elle se mit dans une colère affreuse, nous disant que ce n’était pas pour nous, que nous mangerions après ces messieurs. Je riais à gorge déployée ce qui augmentait sa colère et rien ne l’aurait apaisée si les prétendus messieurs ne lui avaient dit que mon père était le chef de la troupe et qu’ils allaient manger sur une autre table. Nous avions vu un taudis ou étaient deux lits, l’hôtesse les fit et fut fort étonnée quand elle vit les messieurs prendre des lumières et nous y conduire. Elle crut que nous allions coucher pêle-mêle, se récria beaucoup sur l’honnêteté de sa maison et qu’elle ne souffrirait pas qu’on y fit un mauvais train. Nos gens lui dirent ce que nous étions, elle ne voulut le croire qu’après qu’on eut été chercher un de nos bateliers qu’elle connaissait qui lui affirma. Elle nous laissa donc tranquilles sur nos grabats où nous nous étions mis tout habillés.

Conclusion

Cette passion, que je chéris encore, a contribué au malheur de ma vie. Les regrets que j’eus de mon mariage lorsque j’appris qu’on m’avait trompée en lui en supposant un, ont pu me donner de l’humeur et occasionner la haine de mon mari. J’étais jeune, vive et sans dissimulation, je croyais qu’il suffisait de n’avoir aucune action condamnable à se reprocher. Voilà quelles sont les erreurs des cœurs prévenus.

Je crois n’avoir jamais manqué essentiellement à mes devoirs, mais l’enthousiasme avec lequel je parlais souvent de mon ami était déplacé vis-à-vis de mon mari et servait de prétexte à mon ennemie pour me peindre sous les plus noirs couleurs.

Dans les premiers chagrins que je reçus de lui, le baron parut plus aimable que jamais et je le regrettais si vivement que je fis cette petite pièce de vers dont je ne lui ai fait part que la dernière fois que je l’ai vu. #


Index of people's names in text:
Les sœurs: Ce sont les deux soeurs de la comtesse
père: Comte de F..., Le père de la comtesse
mère: Anne-Laure de la Tour, la mère de la comtesse
frère : Louis Maire, comte de Fautrières né en 1733 filleule du roi et de la reine, est entre page de sa majeste dans la petite ecurie, a été sous-lieutenant au regiment du roi et fait capitaine de cavalerie en 1748
La comtesse de L….: Helene-Esprit N... de Fautrières mariée au comte d'Avenas de la maison de Laurencin, dont une fille chanoiness a Neuville-les-Dames. Elle eu naitre en 1730 puisqu'elle dut avoir 15 ans en 1745.
Le comte de F….: Le comte Michel de Fautrières, chevalier seigneur de Courcheval, Artus, Guiers, Sailly, La Motte, Cherizet et autres lieux. Lieutenant de roi et commandant de la Provience de Charolais, maitre de camp de cavalerie et ancien exempt des gardes du corps, est mort à Lyon le 13 novembre 1771 et est enterré dans l'église sous le régime de Louis XIV. Ses infirmites l'ont obligé de quitter le service ayant eu une epaule et une jambe cassées d'une chute de cheval. Il avait épousé en 1724 Anne-Laure de la Tour–Taxis dont quatre enfants.
Monsieur de L….: Le mari de la comtesse. Laurencin Persange, seigneur de Beaufort, Fleury, etc. ci-devant major du regiment de Dauphine et de defunte dame Françoise de Bertin accordé le 5 fevrier 1727 avec demoiselle Helene-Esprit de Fautrières, seigneur de Orcheval la Roche, Mauregard, etc. ancien exempt des gardes du corps du roi, maitre de camp de cavaliere, et lieutenant de roi dans la Province de Bourgogne au departement du Charollais, et de dame Anne-Laure de la Tour de Taxis. Contrat passe devant de Clessy. .
Index of places in text:
Bourgogne , France : les chateaux de la famille de Fautrières se trouvaient en Charolais et Maconnais, en Bourgogne
Couvent , France : le couvent où la comtesse et ses soeurs ont été élevées
la Loire , France : on utilisait les fleuves pour circuler, en particulier la Loire et la Seine.
Paris , France : Il y a une grande difference entre la noblesse puissante et riche qui vit à Paris et à la cour de Versailles et la noblesse de province pauvre et isolée.
province , France : la province c'est l'opposé de Paris. C'est la campagne isolée où les gens n'étant au courrant de rien de ce qui se passent à Paris, paraissent sots. Les paysans sont des rustres, les nobles et les bourgeois sont ridicules.
Index of cultural notes:
Le comte de F…: Le comte de Fautrières
mère: Anne-Laure de la Tour
la bataille de Rosbach: 1757
une cabane : C'est ainsi 1742 qu'on nomme des bateaux qui vont sur la Loire. Lettre de Mme de Sévigné.
j'avais à peine quatorze ans, je riais avec ma femme de chambre : Ce passage nous rappele de Cécile de Volange dans Les Liasons Dangeureuses de Laclos et son innocence quand elle est sortie du couvent
Index of themes in text:
Amour passion: L'amour est le plus doux des biens et le plus cruel des maux, c'est pour les âmes qui lui sont subjuguées que j'entreprends de le dévoiler.
Amour passion: Cette passion, que je chéris encore, a contribué au malheur de ma vie.
Amour tendresse: Il nous fit mille amitiés, surtout à moi, marquant un bout de prédilection qu'on attribuait à ce que je lui ressemblais beaucoup, parce qu'il ne cessait de le dire, et que j'étais alors d'une figure agréable.
Amour tendresse: dont la tendresse paraissait accroître tous les jours pour moi
couvent: nous laissa toutes les trois dans le couvent où il nous avait mises.
couvent: On envoya mes sœurs dans leur couvent
devoir: Je crois n’avoir jamais manqué essentiellement à mes devoirs
Famille: J'avais deux sœurs qu'on mit avec moi dans un couvent, et un frère , filleul du roi et de la reine, qui eut bientôt une compagnie de cavalerie, dans laquelle il s'est signalé avec gloire à la bataille de Rosbach notamment. Il avait été page à la petite écurie précédemment
Innocence: Comme les honneurs qu’on leur rendait me réjouissaient beaucoup et que j'avais à peine quatorze ans, je riais avec ma femme de chambre de la méprise et de la façon grave dont les deux messieurs soutenaient leurs personnages
Innocence: J’étais jeune, vive et sans dissimulation, je croyais qu’il suffisait de n’avoir aucune action condamnable à se reprocher
Mariage: Les regrets que j’eus de mon mariage lorsque j’appris qu’on m’avait trompée en lui en supposant un, ont pu me donner de l’humeur et occasionner la haine de mon mari
Raison: Ce n'est pas dans cette confusion d'idées que l'esprit peut porter un jugement sain, il lui faut le secours des observations et des exemples afin qu'il soit en état de prévoir ce qui peut lui arriver par celui où il se trouve.
Vie en province: Cette pieuse créature eut préféré la cohorte infernale à gens excommuniés par l’église contre lesquels le pouvoir de l’eau bénite devenait inutile. Elle fit part à son mari de cette découverte en nous pressant de le chasser de chez elle, mais nous le pressâmes nous même de nous faire à souper
Voyage: nous partîmes dans le mois d'octobre en prenant notre route de la Loire
Voyage: Nous fûmes longtemps pour faire ce voyage, les eaux nous manquaient souvent, au moyen de quoi je le trouvais fort ennuyeux.