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Mémoires de madame la comtesse de L..
Troisième prétendant : monsieur de L…
Demande en mariage Entrevue avec le prétendant rejeté
Troisième prétendant : monsieur de L…
J’étais dans cette horrible situation lorsque le marquis de…, beau-frère de mon père, arriva au château avec monsieur le comte de L… , homme de très ancienne maison et portant la physionomie de la candeur.
Il était garçon et âgé de près de soixante ans mais n’ayant rien de dégoûtant et
d’une figure agréable. Il venait de quitter le régiment de Navarre où il avait servi pendant trente ans et était arrivé à la tête du
corps. Les maux qu’il avait soufferts dans les campagnes de Bohême lui avaient laissé une sciatique dont il souffrait souvent et qui
l’obligea à chercher le repos. Il avait depuis longtemps la croix de Saint-Louis.
# Il obtint la pension de retraite
et, n’ayant jamais voulu se marier, il s’était fait un plan de vie pour en
passer la plus grande partie avec sa famille qui habitait la Franche-Comté.Il ne venait que rarement dans une terre qu’il avait eu par succession,
située dans un désert affreux et voisine de celle que mon oncle habitait.
L’éloge que celui-ci, qui m’aimait, lui avait fait de moi, excita sa
curiosité. Il pria mon oncle de le présenter à mon
père et ils vinrent ensemble.
Ce vieux militaire me plut beaucoup. Je contraignis mes douleurs pour lui faire
mille honnêtetés. Monsieur de T… en
prit une jalousie effrénée et m’en fit une querelle
le même soir avec une fureur qui me fit sentir tout le danger qu’il y aurait
dans sa totale dépendance. Je le traitai durement et j’affectai
d’entretenir monsieur de L… Nous nous
promenâmes. Monsieur de T… eut la
folie de venir plusieurs fois se mettre entre le comte et moi. Celui-ci en fut
surpris ainsi que des duretés que je lâchais à toute minute à Monsieur de T…
Demande en mariage
Le lendemain, j’allai selon ma coutume me promener dans le jardin sur les huit
heures du matin.# C’était au mois
de février mais il semblait que nous fussions au mois de mai tant le temps était
doux.
Je me promenais seule dans une allée de charmille qui est au bord d’un très beau réservoir.
Le compte de L… qui, avec mon oncle,
avait été dans ma chambre # sans
me trouver, sut par mes sœurs qui y étaient, que je me promenais. Et, comme les
enfants disent tout, elles ajoutèrent que j’avais bien du chagrin, que monsieur de T…
voulait m’épouser malgré moi et que mon père avait fixé le jour et la huitaine.
Monsieur de L… vint me joindre. Cet homme, insensible jusqu’alors, qui avait refusé
les meilleurs partis, fut touché en ma faveur et devint éperdument amoureux.
Je voulus l’éviter en l’apercevant mais il m’appela et je ne pus me dispenser de
retourner sur mes pas. J’avais pleuré, il s’en aperçut :
- Mademoiselle, me dit-il, ce que mesdemoiselles vos sœurs viennent de me dire
serait-il possible ? Monsieur votre père, qui me paraît un galant homme,
voudrait-il forcer votre inclination en vous faisant épouser monsieur de T… et celui-ci pourrait-il y consentir
sans avoir votre agrément ?
- Il n’est que trop vrai, lui répondis-je en redoublant mes pleurs que je ne pus
retenir. J’abhorre et quoiqu’il m’en puisse coûter, je ne l’épouserai pas, je
préférerais un passant de quelque état qu’il fut.
Le comte me dit beaucoup de choses agréables sur le bonheur de celui qui pourrait
me plaire et ajouta que s’il était plus jeune et plus riche, il ferait tout ce
qui dépendrait de lui pour être favorisé.
- Parlez-vous franchement ? Lui dis-je en le regardant.
- Oui, dit-il.
- Eh bien monsieur, répondis-je, je vous préfère tel que vous êtes à monsieur de T… et si cela vous
convient, allez en parler à mon père.
Le comte fut enchanté de ma proposition. Il me la fit répéter plusieurs fois, ne
pouvant se flatter, disait-il, d’un tel bonheur. Je le lui confirmai et il alla
faire sa demande.
Mon père, fort étonné de ma prompte décision, le reçut honnêtement et lui dit
qu’il avait fait des engagements avec monsieur de T… mais que ce serait à moi à l’en discuter et qu’il me
laissait maîtresse du choix.
J’attendais le retour du comte du jardin, il y vint une heure après en être sorti
et me montra tout son empressement et sa joie. Il me dit
que mon père l’avait prié de ne dire mot devant son rival et me recommandait
le même secret.
A peine avions-nous fait deux tours d’allée que mon père vint avec mon oncle.
- J’approuve votre choix, ma fille, me dit-il, vous l’avez déterminé en faveur de
monsieur, j’y consens mais soyez très circonspecte avec monsieur de T… qu’il ne s’aperçoive de rien. C’est
une tête verte et je crains les éclats. Il partira demain pour aller chercher
les dispenses de ses bans, vous lui écrirez vos intentions.
Nous étions là lorsque monsieur de T…
vint nous joindre. La journée se passa agréablement, non de ma part sans songer
au baron, je lui reprochais son inconstance, sa duplicité et j’avais un certain
plaisir à la vengeance que je croyais en tirer par mon
mariage. C’était en vérité une des raisons qui me flattaient le plus,
je me réjouissais de la lui apprendre dès qu’il serait fait.
Monsieur de L… , partit le lendemain,
ainsi que monsieur de T… , tous deux
pour le même sujet. Deux heures après le départ de celui-ci, j’envoyai le valet
de chambre de mon père courir après lui avec une lettre que je lui écrivis, par
laquelle je lui disais que j’épousais le comte dans huit jours, qu’inutilement
voudrait-il s’y opposer, que je le priais donc de ne pas venir au château avant
que la cérémonie fut faite, l’assurant à cette condition de mon estime qu’il
n’aurait jamais eue s’il eut été mon mari.
Entrevue avec le prétendant rejeté
Le valet de chambre revint le lendemain m’apporter sa réponse qui était furieuse.
Il ne me parlait que d’ôter la vie au comte, à mon père, à lui-même et
m’annonçait son prompt retour. Le domestique ajouta qu’il avait dit et fait
toutes les folies possibles.
Mon père fut effrayé des suites de cette affaire. Je le rassurai fort en lui
disant que je me chargeais de tout.
Effectivement, il vint trois jours après. Mon père sortit et alla se promener à
l’opposé de sa route. Je restai avec mes sœurs # et le petit musicien, nous
allâmes au jardin l’attendre. Il y entra avec un air contraint qui ne cachait
point la fureur.
- Eh bien mademoiselle, me dit-il, je viens vous faire mon compliment de
félicitations sur votre mariage, il est donc bien décidé !
- Très décidé, lui dis-je, et je reçois la part que vous y prenez avec plaisir.
- Ce n’est pas une affaire finie, me dit-il, et nous verrons, on ne joue pas un homme comme moi aussi impunément.#
Je lui dis tout ce que je pus de mieux pour le porter à la décence. Je lui parlai
même agréablement. Il y répondit. Nous aperçûmes mon père qui revenait; nous
allâmes à lui. Monsieur de T… le
prit par la main et l’emmena d’un autre côté. Nous les suivîmes de quelques pas,
ils élevèrent la voix de part et d’autre et j’entendis mon père qui lui disait
que ce n’était pas sa faute.
Nous rentrâmes dans le salon, j’en sortis un instant après et voyant un beau
clair de lune je passai sur la terrasse.
Monsieur de T… vint m’y
trouver, fit et dit toutes les extravagances possibles pour m’engager à le
préférer, jusqu’à tirer son épée pour s’en percer. Il se jeta à mes genoux
et me tenait si fort par ma robe que je ne pus m’en débarrasser.
Enfin le voyant désespéré et réellement capable de tout, je pris le parti de la
douceur, je le résonnai et l’embrassai. Je le laissai seul en chargeant un
domestique de le veiller de loin. Il resta encore une ou deux heures dehors et
revint. Je lui parlai beaucoup d’un air d’amitié et comme le comte devait
arriver le lendemain et que je craignais quelques scènes, je l’engageai à partir
le matin. Il le fit.
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