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Mémoires de madame la comtesse de L..
Révélation de la méprise fatale
et de la trahison du musicien entremetteur Fuge et nuit à l’église Calomnie Dépression, folie +
abandon du père
Révélation de la méprise fatale
et de la trahison du musicien entremetteur
Mais j’avance dans ma carrière et je passe légèrement sur ce qui m’intéressait le
plus, je veux dire le baron que j’ai laissé bien loin.
Dès que je fus mariée et arrivée chez mon mari, je
voulus lui faire savoir mon sort, mais ne voulant pas lui écrire, je
m’adressai à madame de V…, à qui je faisais un long détail de mon état
actuel y ajoutant des compliments pour ses enfants (le baron y était
compris) et que je serais enchantée d’apprendre qu’il fut aussi content de
son état de mari que je l’étais dans le mien de femme.
Dix jour après je reçus la réponse de Mme de V… qui prenait part à ma
satisfaction et qui me reprochait la dureté de coeur que je montrais envers le
baron, que je ne devais pas insulter à son malheur, qu’elle ne m’en aurait jamais su
capable, que c’était bien assez que j’eusse manqué à mes engagements avec lui, que
plus scrupuleux que moi il avait refuse plusieurs établissements même depuis mon
mariage qu’il savait, parce qu’on lui avait peint mon mari plus âgé qu’il n’était et
il imaginait que sa mort me rendrait bientôt la liberté et qu’alors étant plus
réfléchie je me ressouviendrais des promesses que je lui avais faites, suppose que
la douleur n’abrégea pas ses jours. J’avoue que cette lettre me glaça le sang dans
les veines; je me regardais avec mépris comme une ingrate, un parjure, un assassin,
enfin j’étais un monstre à mes propres yeux. Je cachais mes chagrins autant que je
le pus et j’écrivis au baron tout ce qui s’était passé, la façon dont j’avais appris
son prétendu mariage, son silence à mes lettres réitérés et je finissais par
l’assurer d’un attachement éternel que je saurais allier aux sentiments que je
devais à mon mari, que je le priais lui-même de m’aider et me soutenir de ses
conseils contre la faiblesse de mon cœur pour lui, que ce secours que je lui
demandais était la plus forte preuve que je pouvais lui donner de mon estime… et
beaucoup d’autres choses, je le priais de savoir ce que mes lettres étaient devenues
et celles qu’il m’avait vraisemblablement écrites, je lui disais de s’adresser au
petit musicien qui était prêt à retourner a Paris.
La première lettre que je reçus de lui après la
mienne était si tendre, si remplie de douleur et d’exhortations pour me
faire une raison de mon sort, que je l’ai toujours regardée comme un
chef-d’œuvre. Je ne la peux transcrire ne l’ayant plus. Il m’apprit
qu’il m’avait écrit très souvent sans avoir de réponse et qu’enfin il apprit mon
mariage, que son premier mouvement l’aurait porté à des extrémités cruelles sans
les consolations qu’il avait reçues de madame de V… et de mademoiselle de Me… ,
que nos parents avaient voulu notre
malheur,
qu’il attendit impatiemment l’arrivée du musicien et qu’il
le ferait parler.
Un mois après, il m’écrivit qu’il l’avait vu, que d’abord il l’avait pris par la
douceur pour lui faire avouer la vérité mais que le voyant obstiné à soutenir
qu’il avait remis fidèlement nos lettres, les unes à moi, les autres à la poste,
il avait pris un ton ferme pour l’intimider, ce qui lui avait réussi, de sorte
qu’il lui avait raconté que mon père, se méfiant
qu’il prêta son ministère à notre correspondance, lui avait fait les plus fortes
menaces s’il ne lui remettait nos lettres. Il les lui remit
en effet de façon que mon père les avait toutes et ce fut d’accord avec
monsieur de T… qu’on supposa (= inventa) celle par laquelle on apprenait le
mariage du baron.
Le musicien ne s’en tint pas à cet
aveu, il raconta au baron mes chagrins, les folies de monsieur de T…
et la façon dont j’avais accepté les propositions du comte
de L… sans le connaître, que j’avais épousé ne l’ayant vu que trois
jours. Après ce récit le baron me disait :
- C’est un coup de désespérée que vous avez fait ma chère sœur, plaise au ciel
que j’en sois la seule victime.
Nous continuâmes à nous écrire. Je faisais part de
ses lettres à mon mari qui savait l’affection réciproque que nous avions eu
l’un pour l’autre.
Il trouvait tant d’honnêteté dans son style qu’il le voyait
avec plaisir. Mais cela ne dura qu’un temps. Ma
parente sut lui noircir nos intentions de sorte qu’il me cherchait quelques
fois chicane là-dessus. Mais j’avoue que son humeur ne me fit pas loi
et que je continuais mon commerce qui n’avait rien d’offensant pour lui.
Quelques années se passèrent. J’en eus peu de
tranquilles quoique je me fusse attachée d’abord à mon mari. Je
l’aimais très tendrement jusqu’à l’arrivée de celle qui fit le malheur de ma vie.
J’avais eu des enfants et il me semble impossible qu’on
puisse haïr celui qui nous les fait. S’il est des exemples qui me démentent,
je dis que ce sont des monstres.
Fuge et nuit à l’église
Laissons le baron pour revenir à mes affaires domestiques.
Les tourments que je souffris chez moi me réduisirent à une
espèce d’abrutissement qui faisait tort à mon bon sens. Cent fois
j’en suis sortie prenant quelques linges et me sauvant à travers champs.
Un jour entre autres, excédée des traitements que je
recevais étant sortie à mon ordinaire, je me trouvai près de l’église de ma
paroisse à la nuit tombante. C’était dans le mois de juillet. Ne voulant pas
rentrer au château, j’entrai dans l’église et me mis dans mon banc.
J’entendis le marguillier peu de temps après qui venait sonner l’angélus . Je me sauvai (=cachait) pour qu’il ne me vit pas. Effectivement,
il ferma les portes à clef et je restai seule. Je vins m’asseoir sur le
marchepied du grand autel.
Il n’y avait qu’une lampe qui rendait une faible lumière plus
faite pour éclairer les morts que les vivants. Les bancs de l’église
craquaient de temps en temps et me donnaient une certaine terreur dont je
n’étais pas la maîtresse de me défendre. D’autant plus que, l’esprit fort
affaibli, je croyais voir à tout instant une bonne femme que j’avais aimée
et qui y était enterrée depuis peu de jours.
J’avais toujours les yeux fixés de ce
côté-là et je me raisonnais par ma confiance en dieu à qui seul j’avais
recours dans mes malheurs. Enfin, de prier, pleurer et trembler furent mes
occupations pendant cette nuit qui ne fut pas longue et qui me le parut
beaucoup.
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Quand j’entendis venir le marguillier, je recourus dans la
sacristie. Il ne me vit pas mais il fit pourtant un conte de survenant à
cause du bruit qu’il avait entendu. Lorsqu’il fut sorti j’en fis autant par
crainte d’être surprise par quelque autre. J’allai chez le curé qui dormait
encore et qui fut très surpris quand il apprit que j’étais là. Je lui dis
que je venais lui demander une messe et que, craignant qu’il ne l’ait dite,
j’étais sortie matin. Il ne la fit pas attendre longtemps. Il était environ
quatre heures. Je rentrai chez lui, c’était un bon homme qui connaissait ma
situation et en était touché. Je lui racontai la scène que j’avais eu la
veille. Il voulut venir avec moi au château où je ne voulais pas retourner,
j’exigeais sa parole d’honneur qu’il ne dirait pas m’avoir vue si matin.
Nous y vînmes, mon mari avait été en peine de moi et avait
envoyé de tous côtés pour me chercher. Il me demanda d’où je venais, où
est-ce que j’avais passé la nuit. A tout cela des réponses de normand.
Ma parente lui parlait à l’oreille et d’un air très
caustique qui lui était familier. Elle me regardait en riant, je fis
semblant de ne pas m’en apercevoir.
Calomnie
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Le lendemain, mon mari vint dans ma chambre me dire qu’il
venait d’apprendre ma belle conduite, que j’avais été en rendez-vous toute
la nuit précédente, que des gens dignes de foi m’avaient vue dans un bois
(fort opposé à l’église où j’étais) avec un homme qu’il me nomma et auquel
je n’aurais pas songé, qu’on l’avait reconnu malgré son déguisement et qu’on
avait entendu nos discours qui étaient édifiants.
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Je ne lui répondis qu’en lui demandant quels étaient ses témoins, qu’il ferait
bien de s’en méfier. Ma parente remis les choses sur le tapis dès que je fus
dans la salle en affirmant le fait, je ne jugeai pas à propos de me justifier et
je leur laissai dire tout ce qu’ils voulurent. C’était elle
qui avait imaginé l’histoire et qui l’avait raconté à mon mari comme l’ayant
appris d’ailleurs. C’est la tournure qu’elle donnait à toutes celles qu’elle
fabriquait et l’un et l’autre les disaient à tout venant et les domestiques
de même.
Dépression, folie +
abandon du père
J’avais une sœur mariée en Champagne, qui touchée de mes maux, m’engageait à aller passer quelque temps
chez elle.
Mon mari ne le voulait pas à cause de la proximité de Paris
où il craignait que j’allasse. Je fus pendant plus d’un an sans en pouvoir
obtenir l’agrément. A la fin, j’y réussis sur les menaces que je lui fis de
m’en aller malgré lui, ne pouvant plus résister aux procédés affreux dont
j’étais accablée.
Mon esprit en était affaibli, au point
que bien des gens me trouvaient des absences qui annonçaient la stupidité
dans laquelle je tombais. Je ne veux citer qu’un trait qui en fera
juger.
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Une après-midi, après avoir essuyé mille sottises, je sortis et dis à mon laquais
de prendre une pioche et de me suivre. Je le menai dans un pré
et je lui fis faire une fosse. Il ne savait pourquoi et me le demandait sans
cesse sans être satisfait.
Quand elle fut faite je me couchai dedans et puis je lui dis
de me couvrir de terre, que je voulais rester là.
Ce pauvre garçon, qui m’était attaché, se mit à pleurer en se mettant à genoux,
me pria de sortir en me disant qu’il ne m’obéirait pas. Il vint me prendre pour
me relever, je ne le voulais pas et il me dit qu’il allait avertir monsieur le
comte et que cela aller faire une histoire, que ma parente tournerait de façon
qu’on me ferait peut-être enfermer.
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- Je veux bien l’être, lui dis-je, mais sous cette terre.
J’en sortis enfin grâce à ses représentations et je lui défendis d’en parler,il ne le dit qu’à mon père qui vint dans ce temps-là me voir.
J’étais désespérée, je lui racontai
mes chagrins,
il avait des raisons de ménager mon mari de sorte qu’il ne
lui parla pas comme il l’aurait dû, non plus qu’à ma parente. L’intérêt
étouffe souvent le cri du sang.
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