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Mémoires de madame la comtesse de L..
Séjour en Champagne Paris : séjour en chambre garnie
Paris : visite au ministre
Séjour en Champagne
Je partis pour aller chez ma sœur dans le mois de
juillet.
Elle me fit mille amitiés. Mon mari avait exigé ma parole
d’honneur (à laquelle il savait que je ne manquerai jamais) de ne point
aller à Paris. Il me régla une très petite pension pour le temps de mon
absence.
Le château d’A…
avait été adjugé à ma sœur après la mort du marquis
de So…
, son mari, pour ses droits et même pour le don qu’il lui en avait
fait. Il était dans la plus belle situation sur les bords de la Seine
et près du grand chemin de la Champagne à Paris # . Le bâtiment est ancien mais beau
et les dehors superbes, une double allée de tilleuls d’une élévation étonnante
en forme l’avenue. Le jardin a été tracé sur les Tuileries
#, l’allée du milieu est aussi
belle, des petits bosquets de chaque côté en rendent l’imitation parfaite et une
terrasse du côté de la Seine et de la grande route ferme le parterre.
Le lendemain de mon arrivée, j’allai me promener en sortant de mon lit. Enchantée
de ce que j’avais vu, je revins au château pour en faire compliment à ma sœur.
Elle était dan son cabinet de toilette # qui était au rez-de-chaussée
et donnait sur une cour qui formait un parterre à l’anglaise. Le rideau était
tiré et la vitre ouverte. Je l’entendis parler et m’en approchai :
- Ah ! disait-elle à sa femme de chambre, que ferons-nous de ma pauvre sœur ?
Elle est tout à fait imbécile, il faut qu’elle ait éprouvé de cruels maux pour
en être réduite en cet état, car telle que vous la voyez, elle a passé pour la
femme du monde qui a le plus d’esprit.
Cette fille lui répondit que le repos, la tranquillité me rétabliraient bientôt.
Je fus si frappée de ce que je venais d’entendre que
je retournai dans le jardin sans mot dire et m’étant enfoncée dans le plus
épais du bois je pleurai à chaudes larmes.
- Je suis donc perdue, me disais-je, la tête m’a tourné.
Ah ! grand dieu donnez-moi la mort. !
Je restai dans cette position jusqu’à midi jusqu’à ce que ma sœur vint me
chercher pour aller dîner. Elle me gronda de l’état où j’étais et me dit qu’il
fallait oublier tout ce qui m’avait fait de la peine et ne songer qu’à m’amuser
et à me tranquilliser. Nous rentrâmes mais ce que je lui avais entendu dire le
matin m’avait si fort intimidée que je n’osais plus parler tant je craignais de
dire des absurdités.
Sa belle-mère, femme charmante qui demeurait dans le village, vint me faire sa
visite. Elle était prévenue sur mes ennuis, elle chercha à me les faire oublier
et pendant quatre mois que je restai à Am…, elle ne cessa de me marquer mille attentions.
La noblesse du voisinage vint nous voir, nous allâmes
aussi chez elle. Insensiblement, je me remis dans mon état naturel,
ma sœur y contribua bien par ses amitiés, ses soins, je ne pus que m’en louer.
Nous étions l’une et l’autre en correspondance avec mon
mari qui m’écrivait des lettres affreuses et des menaces terribles si
j’allais à Paris.
Je proposai à ma sœur de me garder en pension chez elle.
Elle me dit qu’elle n’en recevrait jamais de moi, que d’ailleurs ses
affaires l’obligeant à faire de fréquentes absences, il ne lui était pas
possible d’avoir quelqu’un à demeure chez elle, qu’elle me conseillait
d’aller m’établir à Paris où nous avions des parents et des connaissances
utiles.
Je lui objectai la parole que j’avais donnée. Parole folle, me dit-elle, et votre
mari vous a-t-il tenu la sienne ?
J’écrivis encore à celui-ci que ma sœur étant à la veille d’un long voyage en
Lorraine, je ne pouvais plus rester à Am…, que s’il voulait congédier ma parente je retournerai avec lui. Mes enfants s’inquiétaient, je les savais en mauvaises mains
et cela m’engagea à écrire avec tout l’attachement possible à mon mari.
Sa réponse fut courte : #
- Je suis maître chez moi, disait-il, je veux y avoir qui
me plait, vous pouvez aller à tous les diables.
Je fis voir cette épître à ma sœur qui avait vu ma lettre. Elle en fut indignée.
- J’espère, me dit-elle, que vous prendrez cet envoi pour une révocation de la
parole qui fait votre scrupule.
Paris : séjour en chambre garnie
J’en convins et me préparai à mon départ en écrivant
d’abord à mes amis pour les prier de me chercher une communauté où je pus
vivre avec la petite pension que j’avais. On n’en trouva point qui put me
convenir mais un d’entre eux, ami de mon père à qui il avait obligation, me
manda d’arriver chez lui, qu’il avait un appartement à me donner et que nous
verrions après le parti que je pourrais prendre. Il était marié et je ne
connaissais point sa femme de sorte que je ne trouvais pas convenable
d’aller débarquer chez lui sans qu’elle m’eut invitée.
J’allai donc en chambre garnie et le lendemain je lui envoyai dire mon arrivée.
Ils vinrent tous deux me prier d’accepter leur offre et j’y allai mais je n’y
fus pas longtemps, craignant de leur être à charge quoiqu’ils fussent
prodigieusement riches.
Mon père avait laissé ses meubles chez madame de Saint-Martin. Je lui écrivis
pour lui en demander quelques-uns#. Il
m’en prêta et alors je louai un petit appartement pour un an au bout duquel mon
père voulut ravoir tous ses meubles pour les faire conduire en province où il
s’était fixé. Obligée de les rendre, je me mis en hôtel garni.
Mais revenons. J’avais laissé à ma sœur une lettre pour mon mari que j’avais
datée de 15 jours après l’avoir écrite et on ne la mit à la poste qu’au bout de
trois semaines afin qu’il ignora mon départ d’Am…et mon arrivée à Paris jusqu’à ce que j’eusse eu le temps de me mettre
sous la protection du ministre distributeur des lettres de cachet.
Paris : visite au ministre
Je lui écrivis peu de jours après mon arrivée pour lui demander une audience
particulière. Sa réponse fut des plus honnêtes. Il me disait que dans celles
qu’il donnait à Paris, il y était gêné par la quantité de monde qui s’y
présentait, que si je voulais prendre la peine d’aller à Versailles le vendredi
suivant, je le trouverais chez lui sur les cinq heures du soir. J’y allai, il
n’y était pas mais il avait laissé l’ordre de me faire entrer et de l’aller
avertir. Il ne me fit pas attendre. Je n’ai rien vu de si
honnête et de si agréable que ce seigneur, on peut dire qu’il est tout
esprit. Il me demanda affectueusement ce qu’il y avait pour mon service.
Je lui racontai mes peines et les craintes que j’avais
que mon mari n’obtint une lettre de cachet pour me mettre dans un
couvent ainsi qu’il m’en avait menacée si je venais à Paris.
Je lui montrai la copie de la lettre que je lui avais écrite et la
réponse qu’il m’avait faite. Il les lut attentivement, me demanda à en voir
d’autres de mon mari. Je n’en trouvai qu’une seule qu’il lut également et puis
me prenant la main, étant assis près de moi :
- Soyez tranquille, me dit-il, jamais il n’y aura de lettre de cachet contre vous, je vous en donne ma parole d’honneur et je la
tiendrai, ajouta-t-il en riant, parce que je n’ai pas de mari qui
m’oblige à y manquer mais j’ai envie d’en mitonner une pour faire
enlever votre indigne parente, c’est le seul moyen de ramener votre mari
à la justice qu’il vous doit. Ce n’est pas un homme, disait-il en me
regardant, car il n’y en pas qui puisse vous traiter durement. C’est un
ours. Ces comtois le sont tous un peu, vous me ferez plaisir de me faire
part des lettres de votre mari.
Je quittai le ministre enchantée de ses façons et fort tranquille sur ses
promesses. J’avais refusé l’offre qu’il m’avait faite de faire enfermer ma
parente, lui observant que j’espérais le retour de mon mari et que ce serait le
perdre à jamais que de l’offenser aussi vivement.
J’avais aussi mis dans mes intérêts une tante que
j’avais à Paris, que mon mari considérait beaucoup. Elle lui avait écrit
très convenablement et sans doute apaisé sa colère de façon qu’il prit
assez bien la chose et je fus en paix pendant 17 mois que je restais à
Paris.
Je voyais le ministre de temps en temps et j’en recevais toujours de nouvelles
marques de bonté.
Je fus voir tous mes anciens amis et ceux de mon père,
desquels je reçus tous les empressements possibles. Paris n’est pas comme la
province, on s’y revoit avec plaisir après plusieurs années d’absence et je
l’éprouvais bien. Il y avait près de douze ans que je l’avais quitté et
quoique je dusse être extrêmement changée, j’eus la satisfaction d’être
reconnue.
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