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Text encoded by Stephanie Ries and Margo Anderson, November, 2005
Translation revised by Hilary Park and Jennifer Udden, May, 2006
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Mémoires de madame la comtesse de L..

Séjour en Champagne
Paris : séjour en chambre garnie
Paris : visite au ministre

Séjour en Champagne

Je partis pour aller chez ma sœur dans le mois de juillet. Elle me fit mille amitiés. Mon mari avait exigé ma parole d’honneur (à laquelle il savait que je ne manquerai jamais) de ne point aller à Paris. Il me régla une très petite pension pour le temps de mon absence.

Le château d’A… avait été adjugé à ma sœur après la mort du marquis de So… , son mari, pour ses droits et même pour le don qu’il lui en avait fait. Il était dans la plus belle situation sur les bords de la Seine et près du grand chemin de la Champagne à Paris # . Le bâtiment est ancien mais beau et les dehors superbes, une double allée de tilleuls d’une élévation étonnante en forme l’avenue. Le jardin a été tracé sur les Tuileries #, l’allée du milieu est aussi belle, des petits bosquets de chaque côté en rendent l’imitation parfaite et une terrasse du côté de la Seine et de la grande route ferme le parterre.

Le lendemain de mon arrivée, j’allai me promener en sortant de mon lit. Enchantée de ce que j’avais vu, je revins au château pour en faire compliment à ma sœur. Elle était dan son cabinet de toilette # qui était au rez-de-chaussée et donnait sur une cour qui formait un parterre à l’anglaise. Le rideau était tiré et la vitre ouverte. Je l’entendis parler et m’en approchai :

- Ah ! disait-elle à sa femme de chambre, que ferons-nous de ma pauvre sœur ? Elle est tout à fait imbécile, il faut qu’elle ait éprouvé de cruels maux pour en être réduite en cet état, car telle que vous la voyez, elle a passé pour la femme du monde qui a le plus d’esprit.

Cette fille lui répondit que le repos, la tranquillité me rétabliraient bientôt. Je fus si frappée de ce que je venais d’entendre que je retournai dans le jardin sans mot dire et m’étant enfoncée dans le plus épais du bois je pleurai à chaudes larmes.

- Je suis donc perdue, me disais-je, la tête m’a tourné. Ah ! grand dieu donnez-moi la mort. !

Je restai dans cette position jusqu’à midi jusqu’à ce que ma sœur vint me chercher pour aller dîner. Elle me gronda de l’état où j’étais et me dit qu’il fallait oublier tout ce qui m’avait fait de la peine et ne songer qu’à m’amuser et à me tranquilliser. Nous rentrâmes mais ce que je lui avais entendu dire le matin m’avait si fort intimidée que je n’osais plus parler tant je craignais de dire des absurdités.

Sa belle-mère, femme charmante qui demeurait dans le village, vint me faire sa visite. Elle était prévenue sur mes ennuis, elle chercha à me les faire oublier et pendant quatre mois que je restai à Am…, elle ne cessa de me marquer mille attentions.

La noblesse du voisinage vint nous voir, nous allâmes aussi chez elle. Insensiblement, je me remis dans mon état naturel, ma sœur y contribua bien par ses amitiés, ses soins, je ne pus que m’en louer.

Nous étions l’une et l’autre en correspondance avec mon mari qui m’écrivait des lettres affreuses et des menaces terribles si j’allais à Paris. Je proposai à ma sœur de me garder en pension chez elle. Elle me dit qu’elle n’en recevrait jamais de moi, que d’ailleurs ses affaires l’obligeant à faire de fréquentes absences, il ne lui était pas possible d’avoir quelqu’un à demeure chez elle, qu’elle me conseillait d’aller m’établir à Paris où nous avions des parents et des connaissances utiles.

Je lui objectai la parole que j’avais donnée. Parole folle, me dit-elle, et votre mari vous a-t-il tenu la sienne ?

J’écrivis encore à celui-ci que ma sœur étant à la veille d’un long voyage en Lorraine, je ne pouvais plus rester à Am…, que s’il voulait congédier ma parente je retournerai avec lui. Mes enfants s’inquiétaient, je les savais en mauvaises mains et cela m’engagea à écrire avec tout l’attachement possible à mon mari.

Sa réponse fut courte : #

- Je suis maître chez moi, disait-il, je veux y avoir qui me plait, vous pouvez aller à tous les diables.

Je fis voir cette épître à ma sœur qui avait vu ma lettre. Elle en fut indignée.

- J’espère, me dit-elle, que vous prendrez cet envoi pour une révocation de la parole qui fait votre scrupule.

Paris : séjour en chambre garnie

J’en convins et me préparai à mon départ en écrivant d’abord à mes amis pour les prier de me chercher une communauté où je pus vivre avec la petite pension que j’avais. On n’en trouva point qui put me convenir mais un d’entre eux, ami de mon père à qui il avait obligation, me manda d’arriver chez lui, qu’il avait un appartement à me donner et que nous verrions après le parti que je pourrais prendre. Il était marié et je ne connaissais point sa femme de sorte que je ne trouvais pas convenable d’aller débarquer chez lui sans qu’elle m’eut invitée.

J’allai donc en chambre garnie et le lendemain je lui envoyai dire mon arrivée. Ils vinrent tous deux me prier d’accepter leur offre et j’y allai mais je n’y fus pas longtemps, craignant de leur être à charge quoiqu’ils fussent prodigieusement riches.

Mon père avait laissé ses meubles chez madame de Saint-Martin. Je lui écrivis pour lui en demander quelques-uns#. Il m’en prêta et alors je louai un petit appartement pour un an au bout duquel mon père voulut ravoir tous ses meubles pour les faire conduire en province où il s’était fixé. Obligée de les rendre, je me mis en hôtel garni.

Mais revenons. J’avais laissé à ma sœur une lettre pour mon mari que j’avais datée de 15 jours après l’avoir écrite et on ne la mit à la poste qu’au bout de trois semaines afin qu’il ignora mon départ d’Am…et mon arrivée à Paris jusqu’à ce que j’eusse eu le temps de me mettre sous la protection du ministre distributeur des lettres de cachet.

Paris : visite au ministre

Je lui écrivis peu de jours après mon arrivée pour lui demander une audience particulière. Sa réponse fut des plus honnêtes. Il me disait que dans celles qu’il donnait à Paris, il y était gêné par la quantité de monde qui s’y présentait, que si je voulais prendre la peine d’aller à Versailles le vendredi suivant, je le trouverais chez lui sur les cinq heures du soir. J’y allai, il n’y était pas mais il avait laissé l’ordre de me faire entrer et de l’aller avertir. Il ne me fit pas attendre. Je n’ai rien vu de si honnête et de si agréable que ce seigneur, on peut dire qu’il est tout esprit. Il me demanda affectueusement ce qu’il y avait pour mon service.

Je lui racontai mes peines et les craintes que j’avais que mon mari n’obtint une lettre de cachet pour me mettre dans un couvent ainsi qu’il m’en avait menacée si je venais à Paris. Je lui montrai la copie de la lettre que je lui avais écrite et la réponse qu’il m’avait faite. Il les lut attentivement, me demanda à en voir d’autres de mon mari. Je n’en trouvai qu’une seule qu’il lut également et puis me prenant la main, étant assis près de moi :

- Soyez tranquille, me dit-il, jamais il n’y aura de lettre de cachet contre vous, je vous en donne ma parole d’honneur et je la tiendrai, ajouta-t-il en riant, parce que je n’ai pas de mari qui m’oblige à y manquer mais j’ai envie d’en mitonner une pour faire enlever votre indigne parente, c’est le seul moyen de ramener votre mari à la justice qu’il vous doit. Ce n’est pas un homme, disait-il en me regardant, car il n’y en pas qui puisse vous traiter durement. C’est un ours. Ces comtois le sont tous un peu, vous me ferez plaisir de me faire part des lettres de votre mari.

Je quittai le ministre enchantée de ses façons et fort tranquille sur ses promesses. J’avais refusé l’offre qu’il m’avait faite de faire enfermer ma parente, lui observant que j’espérais le retour de mon mari et que ce serait le perdre à jamais que de l’offenser aussi vivement.

J’avais aussi mis dans mes intérêts une tante que j’avais à Paris, que mon mari considérait beaucoup. Elle lui avait écrit très convenablement et sans doute apaisé sa colère de façon qu’il prit assez bien la chose et je fus en paix pendant 17 mois que je restais à Paris.

Je voyais le ministre de temps en temps et j’en recevais toujours de nouvelles marques de bonté.

Je fus voir tous mes anciens amis et ceux de mon père, desquels je reçus tous les empressements possibles. Paris n’est pas comme la province, on s’y revoit avec plaisir après plusieurs années d’absence et je l’éprouvais bien. Il y avait près de douze ans que je l’avais quitté et quoique je dusse être extrêmement changée, j’eus la satisfaction d’être reconnue.


Index of people's names in text:
La famille de Sommièvre ou de Sommyèvre: une famille noble originaire de Champagne, France
Index of places in text:
Champagne, France : Le Château d’Ampilly (XVIIe siècle) à Ampilly-le-Sec en Champagne. Il se trouve sur la route de Chatillon à Monbar à une demi-lieue de la rive gauche de la Seine. Actuellement, Ampilly-le-Sec se trouve en Bourgogne.
Index of cultural notes:
d’A…: Ampilly
de So…: Sommièvre
Tuileries: Les jardins du Palais des Tuileries, un ancien palais royal situé à Paris, construit sur la rive droite de la Seine et attenant au Louvre.
Am…: Ampilly
Am…: Ampilly
Am…: Ampilly
lettre de cachet: Le mari a le droit d’enfermer sa femme au couvent, en prison, en hôtel gari et au lieu de dépôt. Il peut obtenir une lettre cachet afin de la condamner sans procès ni recours. Pour la plupart, les maris exercent ce pouvoir si la femme est soupçonnée d’infidélité.
Index of themes in text:
Amitié: Je n’ai rien vu de si honnête et de si agréable que ce seigneur, on peut dire qu’il est tout esprit. Il me demanda affectueusement ce qu’il y avait pour mon service.
Autorité: - Je suis maître chez moi, disait-il, je veux y avoir qui me plait, vous pouvez aller à tous les diables.
Déplacement: Je partis pour aller chez ma sœur dans le mois de juillet.
Déplacement: J’en convins et me préparai à mon départ en écrivant d’abord à mes amis pour les prier de me chercher une communauté où je pus vivre avec la petite pension que j’avais. On n’en trouva point qui put me convenir mais un d’entre eux, ami de mon père à qui il avait obligation, me manda d’arriver chez lui, qu’il avait un appartement à me donner et que nous verrions après le parti que je pourrais prendre. Il était marié et je ne connaissais point sa femme de sorte que je ne trouvais pas convenable d’aller débarquer chez lui sans qu’elle m’eut invitée.
Famille: Je proposai à ma sœur de me garder en pension chez elle. Elle me dit qu’elle n’en recevrait jamais de moi, que d’ailleurs ses affaires l’obligeant à faire de fréquentes absences, il ne lui était pas possible d’avoir quelqu’un à demeure chez elle, qu’elle me conseillait d’aller m’établir à Paris où nous avions des parents et des connaissances utiles.
Famille: Mes enfants s’inquiétaient, je les savais en mauvaises mains et cela m’engagea à écrire avec tout l’attachement possible à mon mari.
Famille: J’avais aussi mis dans mes intérêts une tante que j’avais à Paris, que mon mari considérait beaucoup. Elle lui avait écrit très convenablement et sans doute apaisé sa colère de façon qu’il prit assez bien la chose et je fus en paix pendant 17 mois que je restais à Paris.
Honneur: Elle me fit mille amitiés. Mon mari avait exigé ma parole d’honneur (à laquelle il savait que je ne manquerai jamais) de ne point aller à Paris. Il me régla une très petite pension pour le temps de mon absence.
Mariage: Nous étions l’une et l’autre en correspondance avec mon mari qui m’écrivait des lettres affreuses et des menaces terribles si j’allais à Paris.
Mariage: Je lui racontai mes peines et les craintes que j’avais que mon mari n’obtint une lettre de cachet pour me mettre dans un couvent ainsi qu’il m’en avait menacée si je venais à Paris.
Mariage: - Soyez tranquille, me dit-il, jamais il n’y aura de lettre de cachet contre vous, je vous en donne ma parole d’honneur et je la tiendrai, ajouta-t-il en riant, parce que je n’ai pas de mari qui m’oblige à y manquer mais j’ai envie d’en mitonner une pour faire enlever votre indigne parente, c’est le seul moyen de ramener votre mari à la justice qu’il vous doit. Ce n’est pas un homme, disait-il en me regardant, car il n’y en pas qui puisse vous traiter durement. C’est un ours. Ces comtois le sont tous un peu, vous me ferez plaisir de me faire part des lettres de votre mari.
Mort: Le château d’A… avait été adjugé à ma sœur après la mort du marquis de So… , son mari, pour ses droits et même pour le don qu’il lui en avait fait.
Noblesse: La noblesse du voisinage vint nous voir, nous allâmes aussi chez elle.
Tristesse: Je fus si frappée de ce que je venais d’entendre que je retournai dans le jardin sans mot dire et m’étant enfoncée dans le plus épais du bois je pleurai à chaudes larmes.
Tristesse: - Je suis donc perdue, me disais-je, la tête m’a tourné. Ah ! grand dieu donnez-moi la mort. !
Vie à Paris: Je fus voir tous mes anciens amis et ceux de mon père, desquels je reçus tous les empressements possibles. Paris n’est pas comme la province, on s’y revoit avec plaisir après plusieurs années d’absence et je l’éprouvais bien. Il y avait près de douze ans que je l’avais quitté et quoique je dusse être extrêmement changée, j’eus la satisfaction d’être reconnue.