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Mémoires de madame la comtesse de L..
Retrouvailles avec le baron de
C… Fêtes à Saint-Cloud
Retrouvailles avec le baron de
C… #
Le baron n’y était point lorsque j’y arrivai, il n’y vint que plus d’un mois
après. Il savait bien que je devais y être parce que je lui avais mandé par des
amis il n’avait pu quitter le Hainaut où il était alors avec sa troupe.
Dès que je le sus arrivé je lui fis écrire sur une carte par mon laquais:
- Une personne logée à tel endroit prie monsieur le baron de C… de se rendre chez
elle, cet après-midi, ayant à lui communiquer des affaires de la dernière
importance.
La carte fut portée par un savoyard que mon laquais suivit jusqu’à sa porte. Il
répondit de même qu’il s’y trouverait.
Il vint sur les cinq heures. J’avais fait tirer les
rideaux des fenêtres qui étaient de taffetas
cramoisi ce qui répandait une lueur assez sombre dans l’appartement. Je me
levai assez lentement lorsqu’il entra. Il approcha, on lui avait préparé un
fauteuil vis-à-vis de moi près du feu. Je lui montrai sans lui parler n’en
ayant pas la force.
Il s’assit mais l’instant d’après les yeux s’étant fait à ce sombre, il fit un
cri et vint se jeter à mes genoux en m’embrassant tendrement.
- C’est vous, c’est vous, chère sœur, me répétait-il tout hors de lui.
Je lui rendais ses innocentes caresses, nous étions si saisis l’un et l’autre que
nos flacons nous devinrent utiles. Il ne me trouvait de
changement que dans les yeux qu’il trouvait qu’il me dit avec sa franchise
ordinaire avoir bien perdu de leur vivacité- Ils sont éteints ces yeux,
ajouta-t-il par les larmes qu’ils ont versées. Vous l’avez voulu, vous
avez fait votre malheur et le mien. Si vous eussiez eu plus de fermeté, plus
d’estime et de confiance en moi, vous vous seriez abandonnée à ma tendresse et
nous serions heureux. Vous accusez toujours le destin, vous avez tort, il n’a
fait que ce que vous lui avez laissé faire.
Je n’entreprendrai point de répéter tous les discours de nos entrevues.
Les cœurs vraiment épris les devineront aisément, surtout ceux qui se sont trouvés en
pareille position. #
Je voyais le baron presque tous les jours lorsqu’il était à Paris où il venait souvent. Il habitait la campagne,
j’ai oublié de dire dans son temps qu’il avait cédé aux instances que je lui
avais faites de se marier. Après plusieurs années de
sollicitations il m’écrivit qu’on lui avait offert plusieurs partis et m’en
expliquait la valeur. Je le décidai en faveur d’une jeune personne qu’il
épousa et avec laquelle il passe des jours heureux dans une très jolie
maison à quatre lieues de
Paris.
Nos situations nous ayant forcés de renoncer à nos
anciennes espérances, l’amitié la plus tendre succéda à la passion de notre
première jeunesse. Telle est la fin de celles qui sont fondées sur une
estime réciproque. Ce ne fut pas sans peine que nous écoutâmes la sévère raison
car elle n’était jamais sortie de nos cœurs. Son assoupissement pendant un temps
où le sang plus bouillant ne suit que son mouvement n’en rendit son réveil que
plus décidé et plus puissant.
Je voyais beaucoup de monde et recevais de toutes parts tous les empressements
possibles. Je n’étais pas maîtresse de manger chez moi et
je me trouvais fort heureuse quand au bout d’un mois je pouvais me dérober à
mes connaissances en me fermant dans ma chambre. #
J’allai souvent au spectacle que j’ai toujours aimé passionnément.
Fêtes à Saint-Cloud
#
L’été suivant me procura d’autres plaisirs. On établit des fêtes à Saint Cloud pour amuser Le Duc de Chartres qui était un enfant de
treize ans et qui était d’une tristesse dont on craignait les suites.# Tous les
dimanches et fêtes il y avait des danses charmantes. C’était dans le parc où on
avait formé des salon qui étaient éclairés par une prodigieuse quantité de
lampions et de lustres. On avait élevé une espèce de barrière pour que le peuple
qui avait aussi son salon, ne vint pas incommoder les honnêtes gens. Des chaises
étaient rangées contre cette barrière en dedans et à triple rang. On avait
construit un orchestre où étaient les instruments dans le dehors du salon. Je me
suis toujours représenté les jardins et palais des fées quand j’étais dans ces
lieux enchantés.#
J’y allai régulièrement avec mes sociétés. J’y dansais voyant que toutes les
femmes de mon état faisaient de même. J’eus même l’honneur de figurer à deux
contredanses avec le duc d’… et beaucoup d’autres avec des jeunes seigneurs de
la cour, entre autres le duc de V…qui était aussi aimable qu’extravagant.# Une
nuit de celles que nous passions à Saint
Cloud, il voulait absolument me mener à Versailles pour manger. Je
plaisantais de sa proposition, j’avais avec moi madame de Nu…anglaise, femme
charmante et fort mon amie. Sa présence déplaisait au duc, il l’engagea à se
promener avec monsieur de W…qui passait pour être son ami particulier. Elle
avait de l’esprit, elle badina le duc fort plaisamment. Nous marchions toujours
et arrivâmes à la petite porte qui donne du coté de Seine. Son carrosse y était, il nous y fit entrer sous prétexte de nous
promener et nous partîmes. Nous nous aperçûmes bientôt que nous allions à Versailles. Je me fâchai, madame de
Nu… également et ce fut si fort que le duc fit rétrograder et nous revînmes à
Saint Cloud. J’oubliais de dire
que le duc de F…était de la partie.
Une nuit que j’y étais allée seule avec monsieur du…, gentilhomme de ma province
un peu parent de mon mari, homme d’un âge mûr et très respectable à tous égards,
duquel je recevais mille marques d’amitiés, il fut accosté dans le salon par un
homme de finance d’environ cinquante ans. Comme ils parlaient ensemble, on vint
me prier de danser. J’y allai et je dansai fort longtemps. Je revins enfin,
monsieur du…me gronda de mon excès parce qu’il vit que j’avais très chaud. Son
ami me fit beaucoup de compliments sur mes grâces, plaignit ma situation dont
monsieur du… l’avait entretenu et me pria d’agréer qu’il me fut présenter chez
moi. La considération que j’avais pour monsieur du…,
que je regardais comme un mentor, m’engagea à lui répondre très poliment.
Je passe sous silence mille autres petites aventures qui m’arrivèrent à Saint Cloud mais toutes très honnêtes
et très flatteuses pour moi.
Nous revenions à Paris sur les trois ou
quatre heures du matin.
Le jour qui succéda à la nuit, dont je viens de parler, j’allai chez ma tante qui
devait avoir touché ma pension parce que c’était à elle que mon mari l’adressait
et il m’avait écrit la lui avoir envoyée pour arriver ce jour-là. Elle me dit qu’elle avait bien reçu la lettre d’avis mais
non l’argent. Je n’avais pour tout bien que dix-huit francs, j’étais
persécutée par mon auberge, c’est-à-dire le gargotier qui nourrissait mes gens
et moi dans mes jours de retraite. Je devais à ma blanchisseuse qui ne voulait
plus me blanchir.# Je priai ma tante de me prêter quatre
louis lui disant que mon argent devait passer par ses mains elle se les
réserverait, elle me les refusa net. C’était une femme qui jouissait de cent mille livres de rente mais d’une avarice sordide, elle
n’avait qu’un fils dans les mousquetaires gris qui a mangé en peu de temps
l’argent que sa mère avait si bien économisé.
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