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Mémoires de madame la comtesse de L..
Nouveau prétendant :
monsieur de Lo…et la cassette de la blanchisseuse
Nouveau prétendant :
monsieur de Lo…et la cassette de la blanchisseuse
Je revins chez moi fort triste. C’était un lundi, tout
mon linge fin était sale, je n’avais pas une paire de manchettes à mettre,
je me déterminai à blanchir moi-même. Ma femme de chambre était tombée
malade #et retournée chez sa mère, je
n’avais que mon laquais. Je lui dis en riant que j’étais fatiguée de mes
courses, que je voulais rester fermée toute la semaine et que pour m’amuser
je voulais blanchir mon linge fin#.
Il me représenta que je pourrais le gâter et finalement il m’apporta de l’eau
dans une grande cuvette de fontaine qui était en faïence et je me mis à laver. Je lui recommandai de dire à ceux qui viendraient que j’étais allée à
la campagne passer huit jours et je me tenais très fermée. Je fis tendre des cordeaux dans ma chambre et j’y étendis mon linge.
Comme j’étais à cette occupation mon laquais entra en m’apportant une petite
cassette ferrée et une lettre dans laquelle en était la clef. Il me dit que
c’était un savoyard #
qui venait de la lui remettre et qui s’était sauvé aussitôt. Je trouvai
cela singulier, j’ouvris la lettre #et j’y
vis une déclaration très tendre et très respectueuse qui venait de la part de ce
financier que j’avais vu à
Saint-cloud #
. Il ajoutait que monsieur du… lui ayant fait part
de ma malheureuse situation, il croyait ne pouvoir mieux employer les
richesses immenses que le ciel lui avait données qu’en les partageant avec
une femme de qualité aussi aimable qu’à plaindre et dont la conduite était
aussi respectable.
Il prenait la liberté de me prier d’accepter ce que contenait la
cassette et de lui faire la justice de croire qu’aucune vue qui put
m’offenser n’entrait dans l’intérêt qu’il prenait à mon sort.
J’ouvris la cassette, elle était pleine, il y avait dix mille francs à ce que
j’ai su depuis, car je ne les comptai pas. Une boite d’or fort belle, des boucles d’oreille de diamant et une
très belle bague avec des cornes comme on en portait alors.
Je tremblais à l’aspect de ce trésor qui en était un bien considérable
pour quelqu’un qui ne possédait que dix-huit francs et qui était obligé
de blanchir son linge.
Je refermai cette casette qui me parut pis que la boite de pandore, mon laquais n’avait rien vu de ce qui y était renfermé.
Je mis un billet dedans par lequel je
feignis d’avoir pris l’offre dans la simplicité où elle paraissait
être faite et j’ajoutai à mon refus beaucoup de remerciements.
Je donnai la cassette à mon laquais avec la clef cachetée et lui dit de la porter
chez monsieur de L…#
à qui on me priait de la faire remettre, il la porta en effet.
Monsieur de Lo…#
vint se présenter à ma porte le même soir. On lui dit que j’étais sortie
et que je partais le lendemain pour la campagne où je serais longtemps. Il
demanda où c’était, mon laquais lui dit qu’il l’ignorait.
Huit jours après il revint avec monsieur du… qui me le présenta. Je le reçus
poliment. Ils me proposèrent d’aller voir le début d’une nouvelle actrice dans
une pièce nouvelle à la comédie française. J’y allai. Monsieur de Lo… était placé près de moi. Il me fit des
reproches du refus que j’avais fait, en ajoutant qu’il me renverrait la
cassette. Je lui dis qu’absolument je n’en voulais pas. Il trouva le moyen de glisser une bourse dans
laquelle il y avait cent louis dans ma poche. Je fus longtemps sans m’en apercevoir et alors je la lui rendis en
me fâchant. Il la reprit en me priant au moins de m’adresser à lui quand
j’aurais besoin de quelque chose. Je le remerciai et lui promis.
Monsieur du… #
m’emmena souper #chez lui avec
monsieur de Lo… Il y avait plusieurs convives et il chercha le moment de me demander ce que monsieur de Lo… m’avait
tant dit à la comédie.
Je ne voulus pas lui en parler dans le moment mais je lui dis qu’il vint le
lendemain me voir et que je lui raconterais. Il n’y manqua pas. Je lui fis
l’histoire entière et j’ajoutai en plaisantant qu’il y avait peu de
blanchisseuses qui fussent capables de refuser des offres si considérables. Il
me demanda à quel propos ma comparaison, alors je lui avouai que mon voyage à la
campagne s’était fait dans ma chambre et l’occupation qui m’y avait retenue. Il ne revenait pas de son étonnement et de son admiration. Il voulait
voir mon ouvrage qui allait assez mal mais qui pouvait passer:
- Femme admirable, me dit-il, que votre mari est peu digne de vous quand il
méconnaît vos vertus ! Il vous met dans le cas d’accepter tout par la misère où
il vous réduit, et vous avez la grandeur d’âme de la préférer au sort le plus
brillant car monsieur de Lo... est un millionnaire. Il vous adore, rien ne lui coûterait pour vous plaire . Je ne puis cependant que vous approuver mais pourquoi ne m’avez-vous
pas dit l’embarras dans lequel vous étiez et où vous êtes encore
vraisemblablement ? J’en convins, il n’avait que quarante écus sur lui, il me
les offrit et je les pris sur mon billet.
Je revis monsieur de Lo... Qui me parla plus clairement, il me dit que sans s’en
apercevoir il pouvait me prêter vingt-cinq mille francs par an. Je refusai tout en lui disant que je comptais
quitter Paris dans le mois de
septembre.
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