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Text encoded by Betsy Vance and Crystal Bussiere, October, 2005
Translation revised by Hilary Park and Jennifer Udden, May, 2006
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Mémoires de madame la comtesse de L..

Nouveau prétendant : monsieur de Lo…et la cassette de la blanchisseuse

Nouveau prétendant : monsieur de Lo…et la cassette de la blanchisseuse

Je revins chez moi fort triste. C’était un lundi, tout mon linge fin était sale, je n’avais pas une paire de manchettes à mettre, je me déterminai à blanchir moi-même. Ma femme de chambre était tombée malade #et retournée chez sa mère, je n’avais que mon laquais. Je lui dis en riant que j’étais fatiguée de mes courses, que je voulais rester fermée toute la semaine et que pour m’amuser je voulais blanchir mon linge fin#.

Il me représenta que je pourrais le gâter et finalement il m’apporta de l’eau dans une grande cuvette de fontaine qui était en faïence et je me mis à laver. Je lui recommandai de dire à ceux qui viendraient que j’étais allée à la campagne passer huit jours et je me tenais très fermée. Je fis tendre des cordeaux dans ma chambre et j’y étendis mon linge.

Comme j’étais à cette occupation mon laquais entra en m’apportant une petite cassette ferrée et une lettre dans laquelle en était la clef. Il me dit que c’était un savoyard # qui venait de la lui remettre et qui s’était sauvé aussitôt. Je trouvai cela singulier, j’ouvris la lettre #et j’y vis une déclaration très tendre et très respectueuse qui venait de la part de ce financier que j’avais vu à Saint-cloud # . Il ajoutait que monsieur du… lui ayant fait part de ma malheureuse situation, il croyait ne pouvoir mieux employer les richesses immenses que le ciel lui avait données qu’en les partageant avec une femme de qualité aussi aimable qu’à plaindre et dont la conduite était aussi respectable. Il prenait la liberté de me prier d’accepter ce que contenait la cassette et de lui faire la justice de croire qu’aucune vue qui put m’offenser n’entrait dans l’intérêt qu’il prenait à mon sort.

J’ouvris la cassette, elle était pleine, il y avait dix mille francs à ce que j’ai su depuis, car je ne les comptai pas. Une boite d’or fort belle, des boucles d’oreille de diamant et une très belle bague avec des cornes comme on en portait alors.

Je tremblais à l’aspect de ce trésor qui en était un bien considérable pour quelqu’un qui ne possédait que dix-huit francs et qui était obligé de blanchir son linge.

Je refermai cette casette qui me parut pis que la boite de pandore, mon laquais n’avait rien vu de ce qui y était renfermé. Je mis un billet dedans par lequel je feignis d’avoir pris l’offre dans la simplicité où elle paraissait être faite et j’ajoutai à mon refus beaucoup de remerciements.

Je donnai la cassette à mon laquais avec la clef cachetée et lui dit de la porter chez monsieur de L…# à qui on me priait de la faire remettre, il la porta en effet.

Monsieur de Lo…# vint se présenter à ma porte le même soir. On lui dit que j’étais sortie et que je partais le lendemain pour la campagne où je serais longtemps. Il demanda où c’était, mon laquais lui dit qu’il l’ignorait.

Huit jours après il revint avec monsieur du… qui me le présenta. Je le reçus poliment. Ils me proposèrent d’aller voir le début d’une nouvelle actrice dans une pièce nouvelle à la comédie française. J’y allai. Monsieur de Lo… était placé près de moi. Il me fit des reproches du refus que j’avais fait, en ajoutant qu’il me renverrait la cassette. Je lui dis qu’absolument je n’en voulais pas. Il trouva le moyen de glisser une bourse dans laquelle il y avait cent louis dans ma poche. Je fus longtemps sans m’en apercevoir et alors je la lui rendis en me fâchant. Il la reprit en me priant au moins de m’adresser à lui quand j’aurais besoin de quelque chose. Je le remerciai et lui promis.

Monsieur du… # m’emmena souper #chez lui avec monsieur de Lo… Il y avait plusieurs convives et il chercha le moment de me demander ce que monsieur de Lo… m’avait tant dit à la comédie.

Je ne voulus pas lui en parler dans le moment mais je lui dis qu’il vint le lendemain me voir et que je lui raconterais. Il n’y manqua pas. Je lui fis l’histoire entière et j’ajoutai en plaisantant qu’il y avait peu de blanchisseuses qui fussent capables de refuser des offres si considérables. Il me demanda à quel propos ma comparaison, alors je lui avouai que mon voyage à la campagne s’était fait dans ma chambre et l’occupation qui m’y avait retenue. Il ne revenait pas de son étonnement et de son admiration. Il voulait voir mon ouvrage qui allait assez mal mais qui pouvait passer:

- Femme admirable, me dit-il, que votre mari est peu digne de vous quand il méconnaît vos vertus ! Il vous met dans le cas d’accepter tout par la misère où il vous réduit, et vous avez la grandeur d’âme de la préférer au sort le plus brillant car monsieur de Lo... est un millionnaire. Il vous adore, rien ne lui coûterait pour vous plaire . Je ne puis cependant que vous approuver mais pourquoi ne m’avez-vous pas dit l’embarras dans lequel vous étiez et où vous êtes encore vraisemblablement ? J’en convins, il n’avait que quarante écus sur lui, il me les offrit et je les pris sur mon billet.

Je revis monsieur de Lo... Qui me parla plus clairement, il me dit que sans s’en apercevoir il pouvait me prêter vingt-cinq mille francs par an. Je refusai tout en lui disant que je comptais quitter Paris dans le mois de septembre.


Index of people's names in text:
Monsieur le comte de Laurencin: Un vieil homme de 60 ans qui avait servi dans le régiment de Navarre pendant 30 ans. Le titre de Laurencin est noble et ancien qui originaire d’Italie ou d’Allemagne.La maison de Laurencin avait des alliances entre les maisons d’Amboise, Rochefort, et plus d’autres (Talaru de Bnalmazel, Fondras, Senneterre, Choiseul de Traves, d’Ally, Lucinge, la Tour d’Auvergne, d’Almanze, Mont d’or, Meynier de la Salle, Bethisy, etc.)
Monsieur de Lo...: Un prétendant qui s’intéresse à la comtesse; Il essaie de séduire la comtesse avec l’argent et les luxes
Monsieur du: Il apportait la comtesse chez lui pour souper avec M. de Lo…
Index of places in text:
Paris, France: La ville est associé avec le vice et la volupté
Saint-cloud, France: Saint-Cloud est un château à l’ouest de Paris. Il a été acquis par Louis XIV et Marie Antoinette l'a habité. Le château a brulé en 1871 mais le parc et le domaine reste.
Index of cultural notes:
faïence: Une faïence est une poterie de terre, à pâte opaque, vernissée ou émaillée. Elle n'est pas précieuse comme la porcelaine.
Je lui recommandai de dire à ceux qui viendraient que j’étais allée à la campagne passer huit jours et je me tenais très fermée: La campagne représente une évasion de la ville et de ses vices et une retraite. La Princesse de Clèves utilise la même excuse quand elle veut éviter M. de Nemours
un savoyard # : Un savoyard est un homme du peuple qui vient de la Savoie qui n'était pas française. Cette province des Alpes ne sera rattachée à la France qu'en 1860. C'était un pays pauvre dont les hommes et les enfants immigraient pour aller dans les grandes villes de France exercer la fonction de ramoneurs ou de montreurs de marmottes.
Saint-cloud # : Saint-Cloud est un château à l’ouest de Paris. Il a été acquis par Louis XIV et Marie Antoinette l'a habité. Le château a brulé en 1871 mais le parc et le domaine reste.
Il prenait la liberté de me prier d’accepter ce que contenait la cassette et de lui faire la justice de croire qu’aucune vue qui put m’offenser n’entrait dans l’intérêt qu’il prenait à mon sort.: Il affirme que ses intentions sont honnêtes et qu’il ne cherche pas à la séduire.
Une boite d’or fort belle, des boucles d’oreille de diamant et une très belle bague avec des cornes comme on en portait alors: Elle est pleine des richesses
Je tremblais à l’aspect de ce trésor qui en était un bien considérable pour quelqu’un qui ne possédait que dix-huit francs et qui était obligé de blanchir son linge.: Elle est tentée par l’argent, mais elle le refuse pour préserver son honneur
la boite de pandore: Métaphore de la mythologie grecque: cette boite est pleine de maux qui, s'ils s'échappent, affligeront l’humanité
Je mis un billet dedans par lequel je feignis d’avoir pris l’offre dans la simplicité où elle paraissait être faite et j’ajoutai à mon refus beaucoup de remerciements. : Elle fait semblant de ne pas avoir compris la proposition qu’il lui a faite. En jouant l’innocence elle préserve son honneur.
la comédie française: Fondé par Louis XIV en 1680, c'est le seul théâtre d'état. Il était très populaire au dix-huitième siècle.
Je fus longtemps sans m’en apercevoir et alors je la lui rendis en me fâchant: Elle est outragée parce qu’il a offensé son honneur par son insistance et son outrecuidance
convives: des invites
Il ne revenait pas de son étonnement et de son admiration. Il voulait voir mon ouvrage qui allait assez mal mais qui pouvait passer:: Il est fasciné par l’idée qu’une femme de qualité sache faire des travaux de domestique. C’est clair qu’elle n’est pas habituée à faire.
Il vous adore, rien ne lui coûterait pour vous plaire : Ce prétendant est prêt à dépenser beaucoup d’argent pour obtenir ses faveurs. il y a ici un rapport evident entre l'argent et l'amour.
Index of themes in text:
honneur/ réputation: Il trouva le moyen de glisser une bourse dans laquelle il y avait cent louis dans ma poche. Je fus longtemps sans m’en apercevoir et alors je la lui rendis en me fâchant. Il la reprit en me priant au moins de m’adresser à lui quand j’aurais besoin de quelque chose. Je le remerciai et lui promis.
honneur/réputation: Je refusai tout en lui disant que je comptais quitter Paris dans le mois de septembre.
séduction: Il ajoutait que monsieur du… lui ayant fait part de ma malheureuse situation, il croyait ne pouvoir mieux employer les richesses immenses que le ciel lui avait données qu’en les partageant avec une femme de qualité aussi aimable qu’à plaindre et dont la conduite était aussi respectable.
vertu: Il vous met dans le cas d’accepter tout par la misère où il vous réduit, et vous avez la grandeur d’âme de la préférer au sort le plus brillant car monsieur de Lo... est un millionnaire.
vie à Paris : Je revins chez moi fort triste. C’était un lundi, tout mon linge fin était sale, je n’avais pas une paire de manchettes à mettre, je me déterminai à blanchir moi-même. Ma femme de chambre était tombée malade #et retournée chez sa mère, je n’avais que mon laquais. Je lui dis en riant que j’étais fatiguée de mes courses, que je voulais rester fermée toute la semaine et que pour m’amuser je voulais blanchir mon linge fin#