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Mémoires de madame la comtesse de L..
Retour auprès du mari Conseil du ministre Adieu au baron de C… Retour Séparation du mari Mort du mari
Retour auprès du mari
Mon mari m’avait écrit de façon à ne pouvoir lui refuser mon
retour près de lui. Effectivement il m’avait appris la mort d’un de ses
frères et touché sans doute d’un de ces événements, il moralisait sur les
erreurs de cette vie et ajoutait que si je voulais retourner auprès de lui,
l’obstacle que j’y avais trouvé ne subsisterait plus et qu’à mon arrivée ma
parente s’en irait.
Sa lettre me toucha, je l’avais toujours
aimé et je formai le dessein de partir dès que les chaleurs seraient
passées.
Je fis part au baron de ma résolution, il en fut consterné.
- Ah ! ma soeur, me dit-il, qu’allez-vous faire ? Après ce que vous avez éprouvé
de votre barbare mari, pouvez-vous vous y exposer encore, que savez-vous si ce
n’est pas un piège qu’il tend à votre bonne foi, peut-être pour vous rendre plus misérable que jamais.Restez à Paris, vous faites les délices de vos connaissances, vous
trouverez en elles mille ressources. Je n’ose vous dire le désespoir que vous me
causerez, je n’ai plus de droit pour exiger, mais chère soeur, le sort nous a
rapprochés l’un de l’autre, que savez-vous de ses vues? N’allez pas les heurter,
à nom de Dieu restez à Paris, je ne puis supporter l’idée de vous savoir dans
votre triste château avec vos tyrans.
Je sentais bien la force de ses représentations. Je
connaissais le faible génie de mon mari, l’ascendant que ma parente avait
pris sur lui, je jugeai qu’il m’avait écrit sans doute dans un moment de
querelle avec elle et que la paix faite elle reprendrait des droits usurpés
et me rendrait toujours sa victime. J’étais bien combattue.
Cependant le scrupule me prit, je n’ai jamais eu de plus
sévère censeur que moi-même, je ne me voyais plus de raisons légitimes qui autorisassent notre
séparation.
Je me figurais que ce retour de
mon mari était peut-être un pressentiment de sa mort et pour tout au monde
je n’aurais pas voulu qu’elle arriva sans m’être réconciliée avec lui, de
sorte que sans égards aux conseils que le baron me donnait tous les jours,
je me déterminai à écrire à mon mari une lettre très tendre en l’assurant du
plaisir que je me faisais de le revoir et de passer avec lui des jours
heureux. Je le pensais comme je le disais, malgré les craintes qui me
prenaient souvent d’être trompée par ses promesses et de me retrouver dans la
position affreuse où j’avais déjà été.
Conseil du ministre
Je vis le ministre quelques jours après et je lui fis part de la dernière lettre
de mon mari et de ma réponse. Il me parla comme le baron pour m’empêcher
d’ajouter foi à ce qu’écrirait mon mari. Il me dit que je serais folle de m’y
fier et qu’il me garantissait que ce n’était qu’un jeu joué pour me faire
quitter Paris, qu’il ne le voulait pas ou qu’il m’abandonnait à jamais et que je
ne me plaignisse pas à lui s’il m’en mésarrivait.
Je lui représentai mes scrupules, il n’en fit que rire et me dit qu’il m’aurait
cru plus de bon sens. Je lui dis encore que mon mari me donnait une trop modique
pension pour pourvoir vivre, que j’avais déjà fait des dettes :
- Demandez-moi ce que vous voudrez, me répondit-il et ne partez pas.
Je faisais de tristes réflexions sur mon devoir d’une part et
sur ce qu’on me faisait envisager.
Cependant le premier l’emporta.
Adieu au baron de C…
Le baron fut obligé de retourner en Flandre, il vint
me faire ses adieux et resta chez moi presque toute la nuit à redoubler ses
prières pour m’empêcher de partir. Il pleura, il me dit tout ce qu’on peut
de plus touchant en me représentant que c’était peut-être la dernière fois
que nous nous verrions et que c’était moi qui le voulais. J’étais accablée,
cette séparation coûtait chère à mon coeur. Je n’osais pas lui parler de ma
résolution. Je lui renouvelais mes protestations d’une amitié éternelle.
Nous nous séparâmes après nous être embrassés mille fois, lui pour monter à
cheval, et moi je me mise dans mon lit où je pleurai amèrement le reste de
la nuit et toute la journée suivante.
Lorsque le coeur a été vivement affecté pour
quelqu’un, ses mouvements de tendresse ne peuvent jamais entièrement se
détruire. Je me trouvais à ce moment-là aussi sensible que je l’avais été à
notre première séparation. La raison céda et ne reprit ses droits qu’au
retour de la réflexion. Le pauvre baron était dans le même état ! Que je le
plaignis ! En me plaignant de moi-même.
J’ai vu bien des hommes en ma vie de tout état, de
tout âge, j’en ai ouï raconter nombre d’histoire, j’ai lu bien des romans et
je n’ai trouvé ni dans les uns ni dans les autres aucun portrait qui lui
ressembla. C’est une âme d’une trempe différente des autres et unique.
Tous les hommes se piquent d’avoir des sentiments
d’honneur, il y en a réellement mais les sentiments délicats sont rares et
c’est ce que j’ai trouvé dans la perfection en lui seul. Les preuves que
j’en pourrais donner composeraient des volumes. Si les femmes ne s’attachent
qu’à des âmes qui lui ressemblassent un peu, elles ne seraient pas exposées
aux chagrins que donne le remords d’une conduite irrégulière.
Il m’écrivait une fois que nous étions uniques dans mes façons de penser, que si
l’on pouvait voir le mouvement réciproque de nos cœurs on ne pourrait jamais
croire que l’austère vertu n’eut pas été blessée, que rien n’était plus vrai
cependant et ajoutait des plaisanteries à sa réflexion.
Je quittai enfin mes amis le 14 septembre de
l’année 1760 et je revins chez moi où je fus reçue avec l’amitié de mon
mari. Ma parente n’y était pas et je n’en parlai point.
Retour
Le lendemain de mon arrivée le comte de D... notre voisin et ami, vint me voir,
il me dit que ma parente était allée passer quelques jours dans un château à une
lieue du mien, qu’il fallait que je lui permis de venir prendre ses hardes, et
qu’elle s’en irait sitôt après. Je répondis ferme que j’étais très surprise
qu’elle eut attendu mon arrivée pour faire ses paquets, que je m’étais flattée
sur la lettre de mon mari de ne la jamais revoir et que pour peu qu’on ne
contraria je repartirais tout de suite.
Mon mari, qui avait chargé le comte de cette ambassade, parut et ajouta qu’elle
ne resterait pas ici. Je le regardai avec indignation en lui disant qu’il était
peu exact à sa parole et je les quittai.
Elle vint et débuta honnêtement, je lui dis qu’elle eut à se dépêcher, elle fit
semblant de ranger et en effet ne fit rien. J’en parlai à mon mari qui me dit
qu’il fallait bien lui en donner le temps.
Le comte de D... partit et il ne fut plus question du départ de cette femme. Mon
mari se gêna pourtant quelques jours après quoi leur train continua. J’étais
désespérée, je reconnaissais mais trop tard la vérité des prédictions qui
m’avaient été faites. J’en écrivis au ministre qui me répondit durement. J’en
écrivis à tous mes amis, au baron qui ne fut pas surpris et qui en me blâmant
prenait une sensible part à mon malheur.
Séparation du mari
Enfin mon état devint pis que par le passé. Je n’en ferai pas le détail, il
serait trop long. Je me borne à dire que j’eus tant de chose à souffrir que ne
pouvant y tenir je demandai une séparation à laquelle mon mari eut beaucoup de
peine à consentir, mais mon frère en vint à bout.
Rien ne m’attachait plus à la maison, je voyais que le faible de mon mari pour ma
parente était invincible. Ma fille était chanoinesse# et on l’avait mise fort jeune dans son chapitre près d’une cousine qui l’avait adoptée et qui l’élevait. Mon fils était
dans un collège, ma présence paraissait inutile dans une maison où je n’avais
pas le moindre pouvoir. J’en sortis donc avec plaisir et je louai un appartement dans une petite ville prochaine où je restai
quatre ans.
J’écrivais souvent à mon mari et il me répondait exactement. Quand c’était en
l’absence de celle qui le gouvernait son style était doux et honnête. Quand elle
y était, il se trouvait rempli d’aigreur, c’est une remarque que j’ai fait faire
à mes amis.
Le lieu de ma demeure# était à trois lieues de chez moi,
la Saône# m’en séparait et était
quelquefois si répandue qu’il m’aurait été impossible de la traverser s’il l’eut
fallu. Cela m’inquiétait, je sentais que mon mari était très vieux et je voulais
m’en trouver plus à portée.
Je quittai cette petite ville et après avoir passé quelques mois dans une
campagne, je louai un appartement dans une ville plus près de chez moi d’où je
pouvais avoir des nouvelles tous les jours. J’y restai un an et demi.
J’étais venue voir mon mari plusieurs fois depuis que j’en étais séparée, et
lorsque ma parente n’y était pas. Elle passa une partie des dernières années
dans une ville où il lui avait loué et meublé un appartement, et le reste du
temps avec lui.
J’y vins pour prendre les bains que je ne pouvais prendre dans la ville que
j’habitais, c’était au mois de juillet, il me reçut assez bien mais comme il
attendait sa bonne amie, il trouva mon séjour un peu long et me le fit sentir.
J’y passai six semaines et retournai dans la ville. Je fus extrêmement touchée
en le quittant et il le parut aussi, mais il ne me dit rien pour me retenir.
Mort du mari
Il tomba malade dans le mois de décembre. On me dit qu’il
s’affaiblissait à vue d’œil. Je lui écrivis que j’allai venir près de lui
pour lui rendre mes services, il me fit une réponse fort dure en me le
défendant absolument. J’appris que sa tête se dérangeait, il était alors
seul avec ses domestiques. J’envoyais le mien tous les jours savoir de ses
nouvelles dont il se lassa et me fit dire que c’était inutile, qu’il se
portait mieux. Effectivement il reprit des forces et ne voulut pas en
profiter pour se purger quoiqu’on lui put dire. Ma parente vint le voir dans
sa convalescence et repartit de même pour aller courir une succession
qu’elle n’eut pas et pour laquelle elle fit des infamies qui la firent
chasser de la maison où elle était. Elle avait eu la précaution d’enlever en
partant de chez moi tout l’argent, meubles et denrées qu’elle put accrocher.
Il lui était bien aisé ayant toutes les clefs à sa disposition. Elle
prévoyait bien la mort de mon mari qui eut une rechute dans le mois de mars
qui le conduisit jusqu’au mois de mai qu’il mourut.
Quinze jours avant sa mort, on m’envoya chercher non de sa part
mais des officiers de ma justice et du curé de la paroisse, me marquant que
ma parente avait envoyé un homme d’affaire muni d’un testament qu’elle avait
fait faire à mon mari il y avait un an, par lequel elle s’était fait donner
une pension. Ce testament était olographe, il fallait le revêtir des
formalités nécessaires pour le rendre valable et sachant l’auteur a toute
extrémité, elle lui envoyait pour l’arranger. J’arrivai à propos pour en
empêcher, j’en imposai au porteur et le fis repartir sans rien finir.
Mon mari battait la campagne et n’y était plus# , il vécut pourtant encore quinze jours
contre l’espérance de ceux qui le voyaient. J’avais grand soin de lui sans
qu’il me sut si près car il ne voulut jamais consentir à me faire appeler.
On lui faisait entendre que j’étais dans la ville, et il disait que s’il se
sentait en danger il me ferait avertir, il ne connut jamais son état et
mourut sans s’y attendre.
Il ne me reste que mon fils, ma fille étant morte bien cruellement depuis trois
ans. Il était à son régiment lors de cet évènement. Comme il était mineur on me
défera sa tutelle, charge dont je ne connaissais pas tout le poids, qui augmenta
considérablement par les dettes immenses que je trouvais dans la maison. Mon
mari qui n’avait pas un certain entendement se laissait gruger par une foule de
domestiques qui le ruinait. Ma parente, d’un autre côté, avait toujours pris
tout ce qui lui avait plaisir de sorte que le bonhomme se refusait tout à
lui-même et se laissait voler impunément sans s’en apercevoir par ceux qui
avaient sa confiance.
J’écrivis cet évènement à mes amis éloignés, notamment au baron qui me répondit
très convenablement. J’avais été plus sensible que je n’aurais du l’être à cette
mort, l’idée de cette séparation éternelle m’était affreuse et lorsque mes amis
à ma proximité me reprochaient ma douleur déplacée, je leur disais toujours que
je convenais de leurs raisons mais que ces premiers moments me faisaient la plus
vive impression. Je la conservai trois mois et puis mes affaires m’obligeant à
quelques voyages je me dissipai peu à peu.
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