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Mémoires de madame la comtesse de L..

Visite du baron de C… (Visit of the baron)

Visite du baron de C… (Visit of the baron)

Il y avait un an et demi que j’y étais depuis la mort de mon mari lorsque le baron m’écrivit qu’il allait en Suisse pour quelques affaires et qu’il viendrait me voir à son retour. Il m’avait toujours dit qu’il n’y viendrait jamais tant que mon mari vivrait. Je lui répondis que je le verrais avec bien du plaisir. Il m’annonça son départ de Paris peu de temps après et m’écrivit de Suisse pour me demander la route qu’il devait tenir pour arriver jusqu’à moi, ajoutant tendrement que ses beaux jours allaient se renouveler puisqu’il allait me revoir.

Il se détourna de près de cinquante lieues pour venir. Je me trouvais dans ma cour au moment qu’il arriva. Il s’arrêta en me regardant, je le fixais un instant et je crus que nous cherchions tous deux à nous reconnaître.

- Ah ! C’est vous mon frère, m’écriai-je en allant à lui.

- Oui, dit-il en m’embrassant, ma chère sœur, c’est moi, c’est votre ami qui vient vous voir, non sans peine car vous habitez un pays affreux, et pis que les montagnes que je viens de quitter. Est-ce possible que vous soyez là, que ce soit dans cet horrible lieu où vous avez tant souffert, vous ne pouviez pas y être heureuse et vous aviez eu raison de tirer votre horoscope.

C’est une circonstance assez singulière qu’il me rappelait et que j’ai oublié de dire. Quelque temps avant mon mariage j’avais passé devant la porte de mon château et demandé au comte de la S... à qui il appartenait. Il m’avait dit que c’était à monsieur le comte de L…

- Est-il marié ?, lui dis-je.

- Non, reprit-il.

- Tant mieux, ajoutai-je, car je plains bien la malheureuse qui l’habitera.

Lorsque je parlais ainsi, je ne croyais pas devoir être l’objet de la prédiction qui ne s’est que trop bien vérifiée comme on vient de le voir.

Le lendemain il fit un assez joli temps, quoique ce fut au mois de janvier. J’avais chez moi une femme de mes amies les plus aimables, elle avait passé sa vie à Paris agréablement. Elle était venue passer l’hiver avec moi et me le rendit charmant. Elle joignait à beaucoup d’usage du monde un grand fond de littérature, tout l’esprit et la sagesse possible. Quoiqu’elle ne fut plus dans la première jeunesse elle avait une égalité d’humeur qui enchantait tous ceux qui étaient capables de la juger. Elle fut très contente du baron et lui d’elle au point qu’elle me plaisantait en me disant qu’elle était ma rivale.

Ce jour donc nous allâmes nous promener et comme je m’amusais de l’étonnement du baron à qui je voulais faire admirer les beautés prétendues de ma solitude, je commençai à chanter un air d’Armide, c’est lorsque Renaud est dans les bosquets enchantés de cette magicienne qu’il dit:

- Plus j’observe ces lieux… le baron m’interrompit et dit … et plus je vous admire.

Cette saillie était placée et charmante.

Je le gardai autant de temps qu’il me fut possible, environ cinq à six semaines qui ne me parurent pas cinq à six heures.

Un soir que nous nous trouvâmes seuls :

- Eh bien, ma sœur, me dit-il, vous êtes libre et je ne le suis pas. Que de tristes réflexions je ne cesse de faire là-dessus !

- N’en faites aucune, lui répondis-je, je vous aime tendrement mais je crois que quand vous auriez votre liberté je ne voudrais pas m’engager une seconde fois. Votre amitié m’est chère, un lien de plus me peinerait, et cependant vous étiez le seul homme que j’eusse regretté pendant que mon mari vivait. Les temps ont changé, je suis libre mais résolue à ne jamais former un second nœud. Vous aimez votre femme, elle le mérite, et c’est ce qui a fait ma consolation dans les traversés que nous avons éprouvées. La certitude de vous savoir heureux semblait adoucir mes peines.

Il me dit mille choses plus jolies les unes que les autres. On vint interrompre notre conversation et je n’en fus pas fâchée.

Il me quitta enfin. J’avoue que mon cœur souffrit de cette séparation. Ses adieux furent si touchants, si tendres que madame d…, mon amie, et un jeune homme qui s’y trouvèrent présents en furent touchés eux-mêmes aux larmes.

Le dernier regard qu’il me fit après être monté à cheval fut peut-être plus expressif que tout ce qu’aurait pu signifier les plus belles paroles.

J’allai dans le jardin d’où je pouvais le voir un peu plus longtemps, je le conduisis des yeux, et l’ayant perdu de vue j’allai m’enfermer dans une allée éloignée pour céder un instant à ma douleur.

La raison me rappela bientôt, je rejoignis ma compagnie qui me regardait avec un air d’intérêt, je puis dire de pitié tant ils approuvaient mes sentiments pour le plus digne des mortels.

Un attachement de vingt-sept ans après, soutenu comme celui-là méritera toujours l’admiration des âmes pensantes. Peut-être hélas! Ne nous reverrons-nous plus, mais si jamais ces mémoires peuvent aller jusqu’à lui, je le prie de croire que la mort seule peut mettre fin aux sentiments qu’il m’a inspirés.