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Text encoded by Stephanie Robins, December, 2005
Translation revised by Hilary Park and Jennifer Udden, May, 2006
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Mémoires de madame la comtesse de L..

Arrivée à Paris
Education d’une jeune fille de qualité
Visite chez l'abbesse de Chelles
1ère visite dans un salon parisien
Offre de position chez les grands
Vie mondaine à Paris

Arrivée à Paris

Nous arrivâmes à Paris # bien fatigués et ennuyés de cette route. Mon père avait son logement dans une très belle maison rue Hyacinte. # J’y trouvais pour moi un appartement complet, superbement meublé près de celui de ma mère qui se retira peu de temps après dans une communauté où elle a vécu et où elle est morte comme une sainte. Elle était d’une faible santé et préférait la retraite au tumulte du monde que mon père aimait.

Education d’une jeune fille de qualité

A peine étions nous reposés que mon père me donna des maîtres de musique, de danse, de dessin, de langue italienne, latine et française. Celle-ci ne m’était pas le moins utile, élevée dans des couvents par des filles qui savaient à peine lire, j’y avais pris les termes les plus triviaux, je hasardais des expressions dont je ne connaissais pas la signification, ce qui me faisait dire de très grossières sottises que je croyais être de bons mots. Enfin je donnais matière à rire à tous ceux qui me voyaient une demi-heure par mon air guindé et mes sots discours.# Mon père me reprenait sans cesse et me reprochait le ridicule de mon maintien, ce que je sentis parfaitement, et lorsque j’eus vu quelques femmes, je les imitais bientôt. Il était lié avec la meilleure compagnie de Paris et voyait souvent des aimables de la cour.

Visite chez l'abbesse de Chelles
#

Mme l’abbesse de C… de la maison d’… était fort son amie Il lui avait mandé son retour avec moi en m’annonçant pour posséder les qualités de l’esprit et de l’âme, mais non celles de la figure qui était, disait-il à tout le monde, fort désagréable. Si j’avais encore quelques prétentions, je me tairais sur ce jeu de mon père, mais n’en ayant plus à l’âge où je suis, je peux dire qu’il se faisait un plaisir de l’étonnement de ceux qui me voyaient après son rapport. Les exclamations qu’il entendait à ma louange lui étaient un baume délicieux et il ne manquait jamais d’ajouter :

- Ne trouvez-vous pas qu’elle me ressemble ? Effectivement mon père était un très bel homme.

Mme de C… lui écrivit qu’elle voulait me voir absolument et qu’il eut à me mener à l’abbaye, distante de quelques lieues. A jour nommé mon père m’y conduisit, nous y trouvâmes le duc d’…, # frère de l’abbesse, le plus digne, le plus respectable des hommes de son sang, qui me marqua mille bontés ainsi que sa sœur qui avait encore de la beauté quoique déjà âgée. Elle ne se lassait pas de me regarder, d’admirer ma taille et de m’embrasser.

- Que voulez-vous faire de cet ange ? dit-elle à mon père. Je veux en disposer. On parle de marier mon neveu à la princesse de C… je veux qu’elle en fasse sa dame d’honneur. Mon père la remercia sans s’expliquer, elle voulut me garder quelques jours et j’y restais avec tout l’agrément possible.

1ère visite dans un salon parisien

Cependant il me tardait de retourner à Paris, mon père m’envoya son carrosse quatre jours après son départ et je revins dans la grande ville que je ne connaissais point encore. Le lendemain de mon retour nous allâmes souper chez la marquise de St G… où il y avait un monde prodigieux. Quand les battants s’ouvrirent et que je vis ce cercle brillant les jambes m’en manquèrent. Je tachais cependant de faire mon entrée le moins gauchement possible. La marquise vint à moi, me prit par la main en disant hautement : « La voilà le laideron que le comte de F… nous a annoncé. » les louanges que je recevais achevèrent de me confondre, je tremblais et quand je fus assise je ne remuais pas plus qu’un terme. La statue de Pygmalion n’était pas moins animée bien sûrement. Un instant après le comte de La Ch… qui revenait de son ambassade de Russie, entra et fit un cri d’étonnement en me regardant. On lui demanda le sujet. C’était, dit-il, la ressemblance qu’il me trouvait avec l’impératrice Elisabeth qui l’avait frappée. Il avait son portrait dans une boîte d’or superbe qu’elle lui avait donnée. Il la fit voir, on y trouva effectivement quelque chose d’approchant. En un mot toute cette soirée fut passée à mes dépends et de ma vie je n’ai été si mal à mon aise.

Offre de position chez les grands

Le mariage du duc d’… # se fit avec la princesse de C… # à laquelle on m’avait présentée. Sa mère était une ancienne amie de mon père, femme charmante. Mais à peine sa fille fut-elle maîtresse de ses volontés qu’elle donna dans mille travers au point que deux femmes qui étaient de sa compagnie se retirèrent, ne pouvant être témoins des écarts qui lui arrivaient. Mme de C… voulut alors me placer près d’elle, mais mon père remercia et ne le voulut pas avec grande raison. Je restais donc avec lui.

Vie mondaine à Paris
#

Il me procurait tous les plaisirs honnêtes qui s’offrent à Paris, j’allais beaucoup au spectacle dans les promenoirs. Le Luxembourg # était plus à ma proximité et je le préférais aux autres jardins. Je voyais d’ailleurs nombre de gens aimables des deux sexes tant au logis que chez eux. Mon père ne me gênait point et j’étais contente de mon sort. Plût au ciel qu’il eut toujours duré!

Je fis des progrès en peu de temps pour la danse et la musique. J’apprenais à jouer du pardessus de violon et quand je fus en état de soutenir ma partie, mon père établit un concert chez lui tous les samedis où venaient les meilleurs maîtres. Je chantais passablement, l’accompagnement me fortifia dans le goût du chant et je le préférais à l’instrument que j’ai négligé au point de l’écorcher. Le temps et plus encore mes ennuis m’ont ôté la voix. Il ne me reste de mes talents que le souvenir de les avoir possédés et ce n’est pas sans quelques regrets.


Index of people's names in text:
la princesse de C...: Elle était née la princesse de Conti. Elle se marie avec Louis-Philippe d’Orléans, le neveu de l’abbesse de Chelles. Elle devenu la duchesse Louis-Philipe d’Orléans.
le comte de La Ch…: (1705-1759) Le marquisde la Chetardie était l’ambassadeur en Russie 1739-1742 et encore en 1743-1744. Il était succédé par M. d’Usson d’Alion.
Mme l’abbesse de C…: L’abbesse de Chelles née Louise-Adélaïde d'Orléans est la fille du Régent. « Venait ensuite l'Abbesse de Chelles (Mme la Duchesse d'Orléans) la connaissait assez bien pour avoir absolument exigé qu'on en fît une recluse. »
duc d’…: Louis-Philippe d’Orleans (1747-1793 –« Philippe egalite » vota la mort de Louis XVI. Mari de la princesse de Conti et fils de le Duc Louis d’Orléans.
le duc d’…: (1703-1752) Le Duc Louis d’Orléans était un savant et vénérable prince. Il est le père de Louis-Philippe d’Orléans.
Index of places in text:
Paris, France: Les jardins du Palais du Luxembourg
Paris, France: il y a une grande difference entre Paris où se trouvent les nobles grands et puissants et la province isolée et pauvre.
Index of cultural notes:
rue Hyacinte: la Rue d'Enfer
des couvents: Pour assurer la soumission de ses femmes à toutes les étapes de leur vie, la société de l’ancien régime avait une institution redoutablement efficace: le couvent. Dès qu’elles sortaient des mains de leurs nourrices les petites filles de la noblesse et de la bourgeoisie étaient mises au couvent. L’éducation qu’elles y recevait était lamentable, surtout en province.
Mme l’abbesse de C…: Fille du régent, lesbienne de mauvaise réputation qui veut en faire sa favorite, ou le roi Louis XV qui était prêt à en faire sa maîtresse à la place de madame de Pompadour.
Le mariage : Le mariage au dix huitième siècle était un contrat entre deux familles ayant pour but de préserver un nom et d’accroitre une propriété. C’était le moyen de payer ses dettes ou d’enrichir sa famille. Si le fils ainé épousait une riche héritière, la dote de la jeune mariée servait souvent à acheter des offices aux fils cadets, à doter les sœurs ou à payer leur pension dans un couvent. Le fils ainé recevait ainsi le patrimoine pour perpétuer le titre et le nom.
Index of themes in text:
authorité/pouvoir: mais mon père remercia et ne le voulut pas avec grande raison. Je restais donc avec lui.
couvent: Mme l’abbesse de C… de la maison d’… était fort son amie
couvent: Mme de C… lui écrivit qu’elle voulait me voir absolument et qu’il eut à me mener à l’abbaye, distante de quelques lieues. A jour nommé mon père m’y conduisit, nous y trouvâmes le duc d’…, # frère de l’abbesse, le plus digne, le plus respectable des hommes de son sang, qui me marqua mille bontés ainsi que sa sœur qui avait encore de la beauté quoique déjà âgée. Elle ne se lassait pas de me regarder, d’admirer ma taille et de m’embrasser.
famille: - Ne trouvez-vous pas qu’elle me ressemble ? Effectivement mon père était un très bel homme.
l'éducation: A peine étions nous reposés que mon père me donna des maîtres de musique, de danse, de dessin, de langue italienne, latine et française. Celle-ci ne m’était pas le moins utile, élevée dans des couvents par des filles qui savaient à peine lire, j’y avais pris les termes les plus triviaux, je hasardais des expressions dont je ne connaissais pas la signification, ce qui me faisait dire de très grossières sottises que je croyais être de bons mots.
l'éducation: Je fis des progrès en peu de temps pour la danse et la musique. J’apprenais à jouer du pardessus de violon et quand je fus en état de soutenir ma partie, mon père établit un concert chez lui tous les samedis où venaient les meilleurs maîtres. Je chantais passablement, l’accompagnement me fortifia dans le goût du chant et je le préférais à l’instrument que j’ai négligé au point de l’écorcher. Le temps et plus encore mes ennuis m’ont ôté la voix. Il ne me reste de mes talents que le souvenir de les avoir possédés et ce n’est pas sans quelques regrets.
la vie à Paris: Nous arrivâmes à Paris # bien fatigués et ennuyés de cette route. Mon père avait son logement dans une très belle maison rue Hyacinte.
la vie à Paris: Il me procurait tous les plaisirs honnêtes qui s’offrent à Paris, j’allais beaucoup au spectacle dans les promenoirs. Le Luxembourg # était plus à ma proximité et je le préférais aux autres jardins. Je voyais d’ailleurs nombre de gens aimables des deux sexes tant au logis que chez eux. Mon père ne me gênait point et j’étais contente de mon sort. Plût au ciel qu’il eut toujours duré!
mariage: On parle de marier mon neveu à la princesse de C… je veux qu’elle en fasse sa dame d’honneur. Mon père la remercia sans s’expliquer, elle voulut me garder quelques jours et j’y restais avec tout l’agrément possible.
mariage: Le mariage du duc d’… # se fit avec la princesse de C… # à laquelle on m’avait présentée.
mort: ma mère qui se retira peu de temps après dans une communauté où elle a vécu et où elle est morte comme une sainte. Elle était d’une faible santé et préférait la retraite au tumulte du monde que mon père aimait.
noblesse/ naissance: Il était lié avec la meilleure compagnie de Paris et voyait souvent des aimables de la cour.
noblesse/ naissance: Le lendemain de mon retour nous allâmes souper chez la marquise de St G… où il y avait un monde prodigieux. Quand les battants s’ouvrirent et que je vis ce cercle brillant les jambes m’en manquèrent. Je tachais cependant de faire mon entrée le moins gauchement possible. La marquise vint à moi, me prit par la main en disant hautement : « La voilà le laideron que le comte de F… nous a annoncé. » les louanges que je recevais achevèrent de me confondre, je tremblais et quand je fus assise je ne remuais pas plus qu’un terme. La statue de Pygmalion n’était pas moins animée bien sûrement. Un instant après le comte de La Ch… qui revenait de son ambassade de Russie, entra et fit un cri d’étonnement en me regardant. On lui demanda le sujet. C’était, dit-il, la ressemblance qu’il me trouvait avec l’impératrice Elisabeth qui l’avait frappée. Il avait son portrait dans une boîte d’or superbe qu’elle lui avait donnée. Il la fit voir, on y trouva effectivement quelque chose d’approchant. En un mot toute cette soirée fut passée à mes dépends et de ma vie je n’ai été si mal à mon aise.