Responsibility:
Text encoded by Romy Holzer and Amy Wiese, December 2005
Translation revised by Hilary Park and Jennifer Udden, May, 2006
PDF Document (translaiton for section three)
| Home | Introduction | Section One | Section Two | Section Three | Section Four | Section Five | Section Six | Section Seven | Section Eight | Section Nine | Section Ten | Section Eleven | Section Twelve | Section Thirteen | Section Fourteen | Section Fifteen | Section Sixteen | Section Seventeen | Section Eighteen | Section Nineteen | Bibliography |

Mémoires de madame la comtesse de L..

Mariage d’un grand prince
Vie mondaine à Sceaux et à Versailles
Rivalité avec Madame de Pompadour #

# Mariage d’un grand prince

# Un grand prince se maria cet hiver-là. Il alla recevoir sa future à quelques lieues de Paris. La marquise de Boufflers, qui m’aimait beaucoup et qui avait une nièce avec elle, jolie et aimable, qui était fort mon amie, vint me demander à mon père pour me mener voir cette entrevue où tout Paris courait. Il y consentit.

Nous partîmes toutes les trois avec cinq hommes et nous arrivâmes plus de trois heures avant la princesse attendue. Nous parcourûmes le château. La cour était déjà arrivée et attendait la princesse pour dîner. Elle arriva enfin sur les trois heures. Nous vîmes l’accueil agréable qu’elle reçut du beau-père et de la belle-mère. Il ne fut pas de même de la part de l’époux qui la trouva laide. Effectivement elle avait cet air fade qu’on toutes les Espagnoles. Il la salua de fort mauvaise grâce et dès que l’on fut rentré il ressortit avec le duc d’... A qui sans doute il contait ses douleurs, j’en jugeais par l’air de tristesse que je lui vis.

Vie mondaine à Sceaux et à Versailles

Le chevalier de M…, exempt des gardes, avait été à la rencontre de la princesse jusque sur les frontières. Elle aimait passionnément les fleurs et malgré la rigueur de la saison il lui en avait présenté tous les jours qu’il envoyait chercher la nuit de toutes parts. #

Arrivé à Sceaux, # il donna au prince le bouquet qu’il avait préparé pour la princesse, en lui disant que c’était à lui à le lui offrir. Il ne voulut pas le prendre. Cette dispute se passa dans la salle du concert où j’étais. # # Le père du prince qui était impatient de dîner, vint à la porte voir si on se disposait à venir et demanda le sujet de la difficulté que le duc lui raconta. Il fit une leçon inutile et prit le bouquet.

On servit alors, il appela lui-même les personnes qui devaient se mettre à table et venant à passer près de moi il m’offrit le bouquet. J’hésitais à le prendre doutant s’il m’était adressé à moi ou bien à mon amie qui était à mes côtés, et je la regardais comme pour lui dire de le recevoir. Le prince me dit alors : « c’est à vous madame, que je le donne. » Je le reçus, il était magnifique, j’en fis part à mon amie qui en prit un peu et je le tins à la main. #

Pendant tout le repas qui fut long, le prince ne cessa de me regarder et fit demander qui j’étais. Une attention si marquée fut vue de deux cent personnes au moins qui étaient dans la salle et chacun en conclut que j’allais devenir la maîtresse du prince qui était galant et qui n’en avait pas dans le moment.

Les amis avec lesquels j’étais, me badinaient tout bas de ma conquête. L’un d’eux m’ayant demandé quel serait le met qui me tenterait le plus de tous ceux qui couvraient la table, je répondis que ce serait les écrevisses qui étaient d’une grosseur énorme. Le prince m’ayant ouie en prit une qu’il goûta et se tournant de mon côté:

- Elles ne valent rien, dit-il.

Ses attentions furent remarquées par sa femme qui en prit une humeur affreuse, elle parla tout bas au duc de G… qui était derrière son fauteuil et lui commanda de me faire sortir. Celui-ci ayant vu que Le duc de R…, favori du prince, venait me jaser à l’oreille lui dit l’ordre qu’il venait de recevoir. Le duc de R… lui répondit que la princesse se trompait dans ses conjectures, que j’étais une fille de qualité et que si on me faisait un affront j’en porterais mes plaintes au prince. Cette raison qui aurait dû contenir cette femme ne fit que l’irriter d’avantage. Elle chargea Le chevalier de M… de me faire sortir. Il lui fit toutes les représentations possibles, ce fut inutilement. Fort embarrassé de sa commission il la rendit au Le duc de R… qui vint me dire ce qui se passait et me conseilla de feindre un mal de cœur. J’étais désolée de ce qu’on voulait me priver du plaisir de voir tout le repas et je n’avais certainement aucune prétention. Le bouleversement que cela me causa m’empêcha de feindre car ce fut pour de bon que je me trouvai mal.

Le prince s’en apercevant m‘envoya un verre de liqueur en recommandant qu’on eut bien soin de moi. Un de nos messieurs me donna le bras et nous passâmes tous dans la chambre à côté.

La marquise de Boufflers, outrée de la turpitude de la princesse mère, fit appeler le duc de R… et lui en porta de vives plaintes, disant qu’elle voulait en parler au prince, celui-ci l’approuva et lui dit qu’il lui en faciliterait l’occasion dans le parc où il le conduirait après dîner et que nous n’aurions qu’à aller les attendre dans le bosquet à main droite. Nous y allâmes, peu de temps après le prince revint avec le duc. La marquise lui dit tout ce qu’elle crut convenable à l’offense que j’avais reçue de sa femme devant un monde prodigieux, que cette aventure allait lui attirer des reproches de mon père qui m’avait confiée à ses soins. Il éclata vivement contre ce procédé et voulait que je rentrasse avec lui devant elle mais je n’en avais pas envie. La marquise répondit qu’elle avait conté me mener à Versailles pour voir la cérémonie et les fêtes qu’elle occasionnait, et qu’il était dur de me priver de ce plaisir par le caprice d’une femme visionnaire. # Le prince la pria de me mener et moi d’y aller ainsi qu’à tous les bals masqués qu’il y aurait, et qu’il lui répondait que personne ne nous désobligerait. Il m’embrassa en me disant de très jolies choses, et nous nous séparâmes.

# J’allais à toutes les fêtes qui se donnèrent à l’occasion de ce mariage, tant à Versailles qu’à Paris. # J’y vis partout le prince et nous nous connaissions sous nos déguisements par le moyen du duc de R... Nous convînmes d’une mascarade espagnole pour un bal de l’opéra, nous y dansâmes ensemble plusieurs menuets, nous fûmes applaudis universellement et je me souviens que j’en dansais sept avec lui presque tout de suite à la demande du public et sept autres avec différents hommes. #

Rivalité avec Madame de Pompadour #

Le prince prit goût à mon jargon. Souvent je feignais de ne pas connaître et je le contrariais sur ses amours futurs avec une femme de finance qui cherchait à s’en faire aimer par les démarches les plus indécentes et les plus affichées. # Elle y réussit enfin, quoiqu’il m’eut dit qu’elle ne lui plaisait pas et que je lui plaisais beaucoup plus. Effectivement le duc de R…, son agent de galanterie, fit tout ce qu’il put pour me séduire, mais le personnage honteux qu’il voulait me faire jouer me faisait trop d’horreur pour entendre à la moindre proposition.

Je n’ai jamais pu comprendre comment une femme peut se livrer à la grandeur, à l’ambition quand le cœur n’y est pour rien. Cet avilissement est pour moi le plus infâme. C’est se rendre doublement coupable en blessant également la loi et le sentiment, seul bien qui nous fait sentir le bien de notre existence.

Quelques jours après mon aventure de Sc… j’allai souper dans une maison de finance, il y avait un monde prodigieux et l’on parlait de moi sans le savoir. On ignorait le nom de la personne que le prince avait honoré de ses regards. J’entrai alors et j’entendis un homme qui disait:

- La voilà.

La maîtresse de la maison qui était ma parente, parut très surprise de cette découverte et me demanda si j’avais été à Sc…

- Oui, lui dis-je.

Elle me questionna sur l’événement arrivé, je lui dis que je le savais et enfin elle s’expliqua plus clairement. Je convins du fait et racontai la chose telle qu’elle était. Je me croyais perdue dans l’esprit du public et j’en versai des larmes. Toute la compagnie rit de ma simplicité et me rassura fort sur mes craintes. La maîtresse du prince # fut bientôt déclarée et l’on me fit justice parce que l’on sut qu’il n’avait tenu qu’à moi de l’être.


Index of people's names in text:
La marquise de Boufflers: La marquise de Boufflers : Marie-Françoise-Catherine de Beauveau, marquise de Boufflers est la mère du chevalier de Boufflers et la maîtresse du roi Stanislas Leczinski, beau père de Louis XV. Bien que demeurant à la cour de Lunéville en Lorraine, elle allait souvent à Versailles car elle faisait partie de la suite de la reine.
Le chevalier de Montigny: D’après Les mémoires du comte de Luynes (tome VI, page 329), pendant son voyage « …madame la Dauphine était accompagnée par un chef de brigade et deux exempts des gardes du corps. Le chef de brigade était monsieur de Saint-André. L’un des exempts était monsieur de Montigny… ».
Le duc de Gesvres: Le duc de Gesvres : premier gentilhomme de la Chambre, pair de France, et chevalier des ordres du roi. Il est mort à 65 ans en 1757 (D’après les notes du manuscrit de Tresserves).
Le duc de Richelieu: Le duc de Richelieu (1696-1788). Louis-François-Armand de Vignerot du Plessis, duc de Trousac, pair du France, et maréchal du France. L’homme qui porta avec tant de désinvolture mais non sans fierté, le nom si lourd de Richelieu fut l’image vivante de son siècle. Il en eut l’esprit raffiné, le charme élégant, l’instinct de tolérance et l’intuition de la liberté, le goût des arts, et l’amour des lettres. Mais il en eut aussi le scepticisme railleur, l’égoïsme outré, la soif du plaisir, l’absence de scrupules et de sens moral, la corruption et la perversité particuliers au XVIIIe siècle (D’après les notes du manuscrit de Tresserves).
Madame de Pompadour: Jeanne-Antoinette Poisson épousa monsieur Le Normand d’Etioles et devient la maitresse de Louis XV qui la fera marquise de Pompadour. C’est aux fêtes du mariage de son fils en 1745 que Louis XV se chercha une nouvelle maîtresse pour remplacer madame de Châteauroux, qui était morte en 1744. C’est à ce bal masqué qu’il rencontra mademoiselle de Fautrière qui le refusa et madame Le Normand qui devint sa maitresse officielle.
Index of places in text:
Paris, France: Il y a une grande difference entre Paris où se trouvent les nobles grands et puissants et la province isolée et pauvre.
Sceaux, France: Dessiné par Le Notre pour Colbert, ministre du roi Louis XIV le parc du château de Sceaux se trouve au sud de Paris. Au XVIIIe siècle, la duchesse du Maine tenait à Sceaux, une cour littéraire et mondaine qui passait pour l'école du goût et le temple des Muses. Les fêtes costumées se succédaient à son château sous le nom de Grandes Nuits.
Versailles, France: Louis XV réside au château de Versailles où il s'ennuie. Madame de Pompadour sait le distraire, en organisant des soupers, des fêtes, des spectacles, et en entretenant son goût pour les bâtiments et les jardins, notamment le "Petit Trianon." Généreuse, elle fait bénéficier des peintres comme François Boucher, des sculpteurs comme Pigalle, des écrivains comme Voltaire. Parfaite maîtresse de maison, elle favorise les arts décoratifs. Elle intéresse Louis XV à la manufacture de Sèvres, qui produit les plus belles porcelaines. Sa résidence à Paris est aujourd'hui le palais de l'Elysée où réside le président de la république. Il est décoré dans le style rocaille, délicat et fleuri, appelé "style Pompadour". http://www.chateauversailles.fr/fr/230_Madame_de_Pompadour.php
Index of cultural notes:
Un grand prince se maria cet hiver-là.: Le dauphin Louis, fils de Louis XV et de Marie Leczinska, épouse en 1745 à l’âge de 16 ans sa cousine l’infante Marie-Thérèse d’Espagne qui avait 19 ans. De nature frêle et délicate, elle mourut en juillet 1746, en donnant naissance à une fille. Louis se remaria à 18 ans en 1747 avec Marie-Joseph de Saxe. Il ne régnera pas car il mourut avant Louis XV, mais il sera le père de 3 rois : Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.
Le père du prince: Louis XV, le Bien-Aimé (1710-1774)
Une attention si marquée fut vue de deux cent personnes au moins qui étaient dans la salle et chacun en conclut que j’allais devenir la maîtresse du prince qui était galant et qui n’en avait pas dans le moment.: D’après Les mémoires du comte de Luynes (tome VI, page 354) « Tous les bals masqués donnaient l’occasion de parler des nouvelles amours du roi… ».
J’allais à toutes les fêtes qui se donnèrent à l’occasion de ce mariage, tant à Versailles qu’à Paris. : D’après Joubert de St-Amand dans "Les femmes de Versailles" (page 265) « Les fêtes du mariage sont splendides, jamais on n’a vu un pareil faste…La dauphine n’est pas jolie mais elle est sympathique. Ce mariage distrait le roi. Les plaisirs se succèdent. La cour est éblouissante. Qu’elles sont superbes ces fêtes de Versailles, dernier mot de l’élégance et du luxe. Quel magnifique bal masqué dans cette radieuse galerie des glaces, lieu d’extase et d’apothéose… ».
Index of themes in text:
Adultère: Souvent je feignais de ne pas connaître et je le contrariais sur ses amours futurs avec une femme de finance qui cherchait à s’en faire aimer par les démarches les plus indécentes et les plus affichées. # Elle y réussit enfin, quoiqu’il m’eut dit qu’elle ne lui plaisait pas et que je lui plaisais beaucoup plus. Effectivement le duc de R…, son agent de galanterie, fit tout ce qu’il put pour me séduire, mais le personnage honteux qu’il voulait me faire jouer me faisait trop d’horreur pour entendre à la moindre proposition.
Amour passion/ inclination: Pendant tout le repas qui fut long, le prince ne cessa de me regarder et fit demander qui j’étais.
Amour passion/ inclination: Le prince la pria de me mener et moi d’y aller ainsi qu’à tous les bals masqués qu’il y aurait, et qu’il lui répondait que personne ne nous désobligerait. Il m’embrassa en me disant de très jolies choses, et nous nous séparâmes.
Amour tendresse/ amitié: La marquise de Boufflers, qui m’aimait beaucoup et qui avait une nièce avec elle, jolie et aimable, qui était fort mon amie, vint me demander à mon père pour me mener voir cette entrevue où tout Paris courait.
Amour tendresse/ amitié: Elle aimait passionnément les fleurs et malgré la rigueur de la saison il lui en avait présenté tous les jours qu’il envoyait chercher la nuit de toutes parts.
Avidité: Je n’ai jamais pu comprendre comment une femme peut se livrer à la grandeur, à l’ambition quand le cœur n’y est pour rien. Cet avilissement est pour moi le plus infâme. C’est se rendre doublement coupable en blessant également la loi et le sentiment, seul bien qui nous fait sentir le bien de notre existence.
Beauté: Il ne fut pas de même de la part de l’époux qui la trouva laide. Effectivement elle avait cet air fade qu’on toutes les Espagnoles.
Bienséance: Nous vîmes l’accueil agréable qu’elle reçut du beau-père et de la belle-mère.
Bienséance: Il la salua de fort mauvaise grâce et dès que l’on fut rentré il ressortit avec le duc d’...
Bienséance: Le duc de R… lui répondit que la princesse se trompait dans ses conjectures, que j’étais une fille de qualité et que si on me faisait un affront j’en porterais mes plaintes au prince.
Bienséance: Le prince s’en apercevant m‘envoya un verre de liqueur en recommandant qu’on eut bien soin de moi. Un de nos messieurs me donna le bras et nous passâmes tous dans la chambre à côté.
Bienséance: La marquise lui dit tout ce qu’elle crut convenable à l’offense que j’avais reçue de sa femme devant un monde prodigieux, que cette aventure allait lui attirer des reproches de mon père qui m’avait confiée à ses soins.
Jalousie: Ses attentions furent remarquées par sa femme qui en prit une humeur affreuse, elle parla tout bas au duc de G… qui était derrière son fauteuil et lui commanda de me faire sortir.
Jalousie: La marquise répondit qu’elle avait conté me mener à Versailles pour voir la cérémonie et les fêtes qu’elle occasionnait, et qu’il était dur de me priver de ce plaisir par le caprice d’une femme visionnaire.
Mariage: Un grand prince se maria cet hiver-là. Il alla recevoir sa future à quelques lieues de Paris.
Vie à Versailles: La cour était déjà arrivée et attendait la princesse pour dîner.
Vie à Versailles: Nous convînmes d’une mascarade espagnole pour un bal de l’opéra, nous y dansâmes ensemble plusieurs menuets, nous fûmes applaudis universellement et je me souviens que j’en dansais sept avec lui presque tout de suite à la demande du public et sept autres avec différents hommes.
Vie à Versailles: Je convins du fait et racontai la chose telle qu’elle était. Je me croyais perdue dans l’esprit du public et j’en versai des larmes. Toute la compagnie rit de ma simplicité et me rassura fort sur mes craintes.