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Mémoires de madame la comtesse de L..
Mariage d’un grand prince Vie mondaine à Sceaux et à Versailles
Rivalité avec Madame de Pompadour
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Mariage d’un grand prince
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Un grand prince se maria cet hiver-là. Il alla recevoir sa future à quelques lieues de Paris.
La marquise de Boufflers,
qui m’aimait beaucoup et qui avait une nièce avec elle, jolie et aimable,
qui était fort mon amie, vint me demander à mon père pour me mener voir
cette entrevue où tout Paris courait.
Il y consentit.
Nous partîmes toutes les trois avec cinq hommes et nous arrivâmes plus de trois
heures avant la princesse attendue. Nous parcourûmes le château. La cour était déjà arrivée et attendait la princesse
pour dîner. Elle arriva enfin sur les trois heures. Nous vîmes l’accueil agréable qu’elle reçut du beau-père
et de la belle-mère.
Il ne fut pas de même de la part de l’époux qui la trouva
laide. Effectivement elle avait cet air fade qu’on toutes les Espagnoles.
Il la salua de fort mauvaise grâce et dès que l’on fut
rentré il ressortit avec le duc d’... A qui sans doute il contait ses
douleurs, j’en jugeais par l’air de tristesse que je lui vis.
Vie mondaine à Sceaux et à Versailles
Le chevalier de M…, exempt des
gardes, avait été à la rencontre de la princesse jusque sur les frontières. Elle aimait passionnément les fleurs et
malgré la rigueur de la saison il lui en avait présenté tous les jours qu’il
envoyait chercher la nuit de toutes parts.
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Arrivé à Sceaux, # il donna au prince le bouquet qu’il avait
préparé pour la princesse, en lui disant que c’était à lui à le lui offrir. Il
ne voulut pas le prendre. Cette dispute se passa dans la salle du concert où
j’étais. #
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Le père du prince qui était impatient de dîner, vint à la porte voir si on se disposait à
venir et demanda le sujet de la difficulté que le duc lui raconta. Il fit une
leçon inutile et prit le bouquet.
On servit alors, il appela lui-même les personnes qui devaient se mettre à table
et venant à passer près de moi il m’offrit le bouquet. J’hésitais à le prendre
doutant s’il m’était adressé à moi ou bien à mon amie qui était à mes côtés, et
je la regardais comme pour lui dire de le recevoir. Le prince me dit alors : «
c’est à vous madame, que je le donne. » Je le reçus, il était magnifique, j’en
fis part à mon amie qui en prit un peu et je le tins à la main. #
Pendant tout le repas qui fut long, le
prince ne cessa de me regarder et fit demander qui j’étais.
Une attention si marquée fut vue de deux cent personnes au moins qui
étaient dans la salle et chacun en conclut que j’allais devenir la
maîtresse du prince qui était galant et qui n’en avait pas dans le
moment.
Les amis avec lesquels j’étais, me badinaient tout bas de ma conquête. L’un d’eux
m’ayant demandé quel serait le met qui me tenterait le plus de tous ceux qui
couvraient la table, je répondis que ce serait les écrevisses qui étaient d’une
grosseur énorme. Le prince m’ayant ouie en prit une qu’il goûta et se tournant
de mon côté:
- Elles ne valent rien, dit-il.
Ses attentions furent remarquées par sa femme qui en prit
une humeur affreuse, elle parla tout bas au duc de G… qui était derrière son fauteuil et
lui commanda de me faire sortir. Celui-ci ayant vu que Le duc de R…, favori du prince,
venait me jaser à l’oreille lui dit l’ordre qu’il venait de recevoir.
Le duc de R… lui répondit que
la princesse se trompait dans ses conjectures, que j’étais une fille de
qualité et que si on me faisait un affront j’en porterais mes plaintes au
prince. Cette raison qui aurait dû contenir cette femme ne fit que
l’irriter d’avantage. Elle chargea Le
chevalier de M… de me faire sortir. Il lui fit toutes les
représentations possibles, ce fut inutilement. Fort embarrassé de sa commission
il la rendit au Le duc de R… qui vint
me dire ce qui se passait et me conseilla de feindre un mal de cœur. J’étais
désolée de ce qu’on voulait me priver du plaisir de voir tout le repas et je
n’avais certainement aucune prétention. Le bouleversement que cela me causa
m’empêcha de feindre car ce fut pour de bon que je me trouvai mal.
Le prince s’en apercevant m‘envoya un verre de liqueur en
recommandant qu’on eut bien soin de moi. Un de nos messieurs me donna le
bras et nous passâmes tous dans la chambre à côté.
La marquise de Boufflers,
outrée de la turpitude de la princesse mère, fit appeler le duc de R… et lui en porta de vives plaintes,
disant qu’elle voulait en parler au prince, celui-ci l’approuva et lui dit qu’il
lui en faciliterait l’occasion dans le parc où il le conduirait après dîner et
que nous n’aurions qu’à aller les attendre dans le bosquet à main droite. Nous y
allâmes, peu de temps après le prince revint avec le duc.
La marquise lui dit tout ce
qu’elle crut convenable à l’offense que j’avais reçue de sa femme devant un
monde prodigieux, que cette aventure allait lui attirer des reproches de mon
père qui m’avait confiée à ses soins. Il éclata vivement contre ce
procédé et voulait que je rentrasse avec lui devant elle mais je n’en avais pas
envie.
La marquise répondit
qu’elle avait conté me mener à Versailles pour voir la cérémonie et les fêtes qu’elle
occasionnait, et qu’il était dur de me priver de ce plaisir par le caprice
d’une femme visionnaire.
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Le prince la pria de me mener et moi d’y
aller ainsi qu’à tous les bals masqués qu’il y aurait, et qu’il lui
répondait que personne ne nous désobligerait. Il m’embrassa en me disant de
très jolies choses, et nous nous séparâmes.
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J’allais à toutes les fêtes qui se donnèrent à l’occasion de ce
mariage, tant à Versailles
qu’à Paris.
# J’y vis partout le prince et nous
nous connaissions sous nos déguisements par le moyen du duc de R...
Nous convînmes d’une mascarade espagnole pour un
bal de l’opéra, nous y dansâmes ensemble plusieurs menuets, nous fûmes
applaudis universellement et je me souviens que j’en dansais sept avec lui
presque tout de suite à la demande du public et sept autres avec différents
hommes.
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Rivalité avec Madame de Pompadour
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Le prince prit goût à mon jargon. Souvent je feignais de ne
pas connaître et je le contrariais sur ses amours futurs avec une femme de finance qui
cherchait à s’en faire aimer par les démarches les plus indécentes et les
plus affichées. #
Elle y réussit enfin, quoiqu’il m’eut dit qu’elle ne lui plaisait pas et que
je lui plaisais beaucoup plus. Effectivement le duc de R…, son agent de galanterie, fit tout
ce qu’il put pour me séduire, mais le personnage honteux qu’il voulait me
faire jouer me faisait trop d’horreur pour entendre à la moindre
proposition.
Je n’ai jamais pu comprendre comment une femme peut se
livrer à la grandeur, à l’ambition quand le cœur n’y est pour rien. Cet
avilissement est pour moi le plus infâme. C’est se rendre doublement
coupable en blessant également la loi et le sentiment, seul bien qui nous
fait sentir le bien de notre existence.
Quelques jours après mon aventure de Sc…
j’allai souper dans une maison de finance, il y avait un monde prodigieux et
l’on parlait de moi sans le savoir. On ignorait le nom de la personne que le
prince avait honoré de ses regards. J’entrai alors et j’entendis un homme qui
disait:
- La voilà.
La maîtresse de la maison
qui était ma parente, parut très surprise de cette découverte et me demanda si
j’avais été à Sc…
- Oui, lui dis-je.
Elle me questionna sur l’événement arrivé, je lui dis que je le savais et enfin
elle s’expliqua plus clairement. Je convins du fait
et racontai la chose telle qu’elle était. Je me croyais perdue dans l’esprit
du public et j’en versai des larmes. Toute la compagnie rit de ma simplicité
et me rassura fort sur mes craintes.
La maîtresse du prince
# fut bientôt déclarée et l’on me
fit justice parce que l’on sut qu’il n’avait tenu qu’à moi de l’être.
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