Responsibility:
Text encoded by Layne V. Raczkowski and Stefanie Sykes-Allen, December 2005
Translation revised by Hilary Park and Jennifer Udden, May, 2006
PDF Document (translaiton for section four)
| Home | Introduction | Section One | Section Two | Section Three | Section Four | Section Five | Section Six | Section Seven | Section Eight | Section Nine | Section Ten | Section Eleven | Section Twelve | Section Thirteen | Section Fourteen | Section Fifteen | Section Sixteen | Section Seventeen | Section Eighteen | Section Nineteen | Bibliography |

Mémoires de madame la comtesse de L..

Les demandes en mariage
1er prétendant : Monsieur de T…
1ère Rencontre du véritable amour : le baron de C...
1ère rivale : mademoiselle de Me…
Ancienne aventure du baron : mademoiselle de Ca…
Consentement du père au mariage au mariage avec le baron de C...

Les demandes en mariage

Plusieurs partis se présentèrent à mon père pour m’obtenir, il m’en parla et ne put me déterminer. J’étais si heureuse que je n’aurais pas changé mon sort pour une couronne. Il me représentait souvent que cet état ne pouvait toujours durer, que je n’étais pas seule à établir et qu’il ne pouvait penser à mes sœurs qu’après m’avoir pourvue.

1er prétendant : Monsieur de T…

Un gentilhomme de Bourgogne, capitaine d’infanterie vint à Paris pour quelques affaires. # Il voyait mon père chez qui il mangeait souvent et devint fort amoureux de moi. Il était riche, il me demanda et m’obtint de mon père si j’y consentais. Je refusai net. Je n’avais aucune envie de me marier et je savais que cet homme avait chez lui dans sa province, une allemande qu’il avait enlevée, et avec laquelle il vivait. Mon père s’obstina sur ce mariage, je m’opiniâtrai et il n’en fut plus question grâce au prompt départ du prétendu que je perdis de vue pendant quatre ans.

1ère Rencontre du véritable amour : le baron de C...

Un jour que j’étais à la messe aux Jacobins de la rue St Jacques, le chevalier de V… y entra un instant avec un officier aux gardes suisses qui m’était inconnu. Ils me saluèrent et se placèrent vis à vis de moi. La figure de cet officier me frappa, il ne s’en est jamais vu une plus intéressante. Un certain air de tristesse était répandu sur sa physionomie. Il me regardait beaucoup et nos yeux en se rencontrant semblaient se craindre réciproquement. L’impression que nous nous fîmes fut si singulière que nous nous trouvâmes mal l’un et l’autre. # Le chevalier de V… qui s’était aperçu que j’avais usé de mon flacon vint poliment après la messe me demander comment je me trouvais. Le baron de C… qui l’accompagnait, ne me dit pas un mot n’en ayant pas la force. Je sortis avec eux et ils m’accompagnèrent jusqu’au logis qui n’était pas loin de cette église. Le chevalier me pria de lui permettre de me présenter son ami l’après-midi, je répondis honnêtement et nous nous quittâmes.

Ils vinrent de très bonne heure accompagnés de madame de V… mère du chevalier qui m’aimait tendrement et ne m’appelait que sa fille. Elle me demanda mon amitié pour le baron qu’elle appelait son fils, et qui logeait chez elle toutes les fois qu’il était à Paris. Sa famille demeurait à Issy où madame de V… avait aussi une très jolie maison.

Je n’ai jamais été si sotte, si embarrassée que dans cette visite, il me sembla que je n’avais pas assez de bon sans pour parler devant le baron qui de son coté ne disait mot.

C’était dans le mois de mars, les jours étaient beaux, nous allâmes nous promener au Luxembourg. # Le baron me dit que c’était le jardin qui lui plaisait le plus, je lui en dis autant. Alors, le chevalier qui était fort gai et un peu caustique, nous badina sur notre goût pour la solitude et me fit le portrait de son ami un peu misanthrope qui ne se plaisait qu’à ses rêveries. Il m’en dit autant pour moi-même en ajoutant qu’il y avait longtemps qu’il avait parlé de moi au baron, que celui-ci, en marquant de l’empressement à me connaître, en avait cependant toujours retardé le moment, qu’enfin il était venu par hasard et que nous allions bien philosopher ensemble.

Je fis des reproches au baron de sa négligence qui m’avait fait tort.

-Ah ! mademoiselle, me dit-il à mi-voix, je crois que j’avais raison et que mon pressentiment me guidait mieux que les conseils de V…

J’aurais demandé à tout autre l’explication d’un sens si équivoque, mais je crus l’avoir pénétrée et je n’en demandais pas d’avantage.

Le baron venait souvent nous voir, mon père en était enchanté et l’aimait d’affection. Il était étonné de trouver dans un jeune homme tant de prudence, d’esprit et de sagesse. Je ne sais si ce sont les mêmes considérations qui me séduisirent, mais je sais bien qu’aimée éperdument par le baron, je l’aimais bientôt de même. Nous ne nous cachâmes pas longtemps nos sentiments, ils étaient trop épurés pour nous priver du plaisir de nous les exprimer. #

1ère rivale : mademoiselle de Me…

Mademoiselle de Me... son amie, fille aimable et bien notre aînée, pria madame de V… de me la présenter, elle me l’amena, et nous nous liâmes de la plus étroite amitié. # Le baron lui avait fait confidence de ses amours, elle s’intéressait pour lui et ce fut par ce motif qu’elle chercha à me connaître. Elle sut bientôt mon secret. Une jeune personne qui voit quelqu’un la flatter dans son penchant le découvre aisément.

Mme de V… n’était pas toujours à Paris. Pendant ses absences le baron couchait bien chez elle, mais il n’y mangeait ni ne s’y tenait, et c’était volontiers chez la marquise de Sa… qu’il vivait. Elle était cousine de mademoiselle de Me… et je prévoyais que je le pourrais voir dans cette maison sous le prétexte d’aller chez mon amie. Effectivement cela me réussit. Ce n’était pas mal calculé à quinze ans mais l’amour est un grand maître.

Ancienne aventure du baron : mademoiselle de Ca…

La marquise de Sa… logeait au Luxembourg, de chez elle nous descendions dans le jardin nuit et jour. Je dis « la nuit » parce que je soupais souvent chez elle et que nous y venions après souper, que de là ils me reconduisaient tous trois jusqu’à la porte de la rue d’enfer que le suisse m’ouvrait quand je voulais et je n’avais qu’un pas pour me rendre au logis où le baron m’accompagnait toujours.

Notre attachement se fortifia de plus en plus par la connaissance de nous-même. Il avait eu une espèce de passion forcée pour mademoiselle de Ca…, fille plus âgée que lui, qui s’était jetée à sa tête. De pareilles démarches ne séduisent pas un homme qui pense délicatement, aussi céda-t-il à la nécessité et non à l’inclination.

Il me disait souvent qu’il commençait à connaître les mouvements du cœur, que sans moi il ne s’en serait jamais douté. Je le trouvais un soir avec elle dans le petit bois du Luxembourg. Il m’attendait et ne comptait pas l’y trouver. Il lui tourna le dos en l’apercevant mais il n’y gagna rien, elle le vit et courut à lui. Elle l’accabla de reproches. Il ne se justifia point et convint au contraire de sa passion pour moi, lui disant assez durement qu’elle lui avait appris à connaître les femmes et que je lui apprenais tout ce qu’exigeait l’honneur et le sentiment le plus délicat et qu’il savait distinguer les âmes qui méritaient son hommage ou son mépris. Il la quitta et vint me joindre dans l’allée des Carmes où j’étais allée avec la plus vive inquiétude de les avoir vus ensemble. Il me trouva avec plusieurs personnes et se contenta de me saluer. Mademoiselle de Me… qui y arrivait, le joignit et ils se promenèrent dans la contre-allée. Je voyais le chagrin peint dans les yeux du baron. Enfin il fit semblant de s’en aller, alors mademoiselle de Me… m’aborda et après un instant de conversation générale elle me proposa de marcher et me mena dans l’allée des chartreux où était le baron qui vint à nous aussitôt. Je le félicitai de sa bonne fortune, il me raconta sa conversation et me dit qu’elle le désolait par ses fréquentes lettres et par ses visites importunes qu’ils ne recevaient pas, son laquais ayant ordre de répondre toujours qu’il n’y avait personne quoiqu’elle vint quelque fois à sept heures du matin. Enfin le bruit de notre mariage étant allé jusqu’à elle, elle cessa ses recherches et se consola bientôt après de l’infidélité du baron en épousant un gentilhomme de Picardie qui l’emmena dans sa province.

Consentement du père au mariage au mariage avec le baron de C...

Mon père, # toujours plus enchanté du baron, consentit avec plaisir à notre union. # Rien ne paraissait plus assuré et il nous permit de nous voir fréquemment. Quelques raisons d’intérêt dans la famille de celui-ci la retardèrent. Il y avait plus de deux ans que nous nous connaissions et nous comptions voir couronner incessamment notre constance lorsque nos desseins furent renversés.


Index of people's names in text:
La marquise de Sabran: était cousine du duc de Noailles, ministre des affaires étrangères de Louis XV. Elle est née Marie–Louise Megnault en 1698 et a épousé le marquis de Sabran en 1719.
Le baron de Chaudieu: était d’une ancienne famille noble du Forez, région située dans le Massif Central. Il existe encore à Chabreuil dans la Drome, le château de Neyrieu qui est l’ancienne propriété du comte de Laurencin.
Index of places in text:
Bourgogne, France: est une région prospère à l’est-centre de la France célèbre pour son vin et sa moutarde.
Issy-les-Moulineaux, France: est une ville au sud-ouest du Paris où on trouve Le Séminaire Saint-Sulpice, un l’école supérieure de théologie.
Paris, France: dans la France de l’ancien régime, est le centre de toute vie intellectuelle et mondaine. Par contraste, la société de province souffrait d’isolement et d’ennui.
Picardie, France: est une région agricole du nord de la France qui au 18eme siècle, manifestait une reprise de vitalité économique. Plusieurs riches marchands et avocats habitaient en Picardie qui était relativement proche de Paris et de Versailles.
Index of cultural notes:
Jacobins de la rue St Jacques: Faisant partie de l’ordre des dominicains, il dépendait de Rome. Pendant la révolution ce couvent sera transformé en lieu de réunion des révolutionnaires : «le club des jacobins».
mars: mars 1745
Luxembourg: est un jardin parisien situé dans le VIe arrondissement. Le palais du Luxembourg a été construit par Marie de Médicis en 1615 dans un style Renaissance. Au XVIIIème siècle, jardin et palais étaient situés aux limites de la ville, à la campagne, entre les clos de vignes, les vergers, les prairies qui dépendaient des abbayes voisines. C’était donc un quartier paisible et campagnard.
Index of themes in text:
amour passion/inclination: Il me regardait beaucoup et nos yeux en se rencontrant semblaient se craindre réciproquement. L’impression que nous nous fîmes fut si singulière que nous nous trouvâmes mal l’un et l’autre.
amour passion/inclination: Je ne sais si ce sont les mêmes considérations qui me séduisirent, mais je sais bien qu’aimée éperdument par le baron, je l’aimais bientôt de même. Nous ne nous cachâmes pas longtemps nos sentiments, ils étaient trop épurés pour nous priver du plaisir de nous les exprimer.
bienséanse: Je n’ai jamais été si sotte, si embarrassée que dans cette visite, il me sembla que je n’avais pas assez de bon sans pour parler devant le baron qui de son coté ne disait mot.
esprit/sagesse: Elle était cousine de mademoiselle de Me… et je prévoyais que je le pourrais voir dans cette maison sous le prétexte d’aller chez mon amie. Effectivement cela me réussit. Ce n’était pas mal calculé à quinze ans mais l’amour est un grand maître.
famille: Mon père, # toujours plus enchanté du baron, consentit avec plaisir à notre union.
jalousie: Le baron lui avait fait confidence de ses amours, elle s’intéressait pour lui et ce fut par ce motif qu’elle chercha à me connaître. Elle sut bientôt mon secret. Une jeune personne qui voit quelqu’un la flatter dans son penchant le découvre aisément.
jalousie: Je le trouvais un soir avec elle dans le petit bois du Luxembourg. Il m’attendait et ne comptait pas l’y trouver. Il lui tourna le dos en l’apercevant mais il n’y gagna rien, elle le vit et courut à lui. Elle l’accabla de reproches. Il ne se justifia point et convint au contraire de sa passion pour moi, lui disant assez durement qu’elle lui avait appris à connaître les femmes et que je lui apprenais tout ce qu’exigeait l’honneur et le sentiment le plus délicat et qu’il savait distinguer les âmes qui méritaient son hommage ou son mépris.
la vie à Paris: C’était dans le mois de mars, les jours étaient beaux, nous allâmes nous promener au Luxembourg.
mariage: Plusieurs partis se présentèrent à mon père pour m’obtenir, il m’en parla et ne put me déterminer.
mariage: Il était riche, il me demanda et m’obtint de mon père si j’y consentais. Je refusai net. Je n’avais aucune envie de me marier et je savais que cet homme avait chez lui dans sa province, une allemande qu’il avait enlevée, et avec laquelle il vivait. Mon père s’obstina sur ce mariage, je m’opiniâtrai et il n’en fut plus question grâce au prompt départ du prétendu que je perdis de vue pendant quatre ans.
raison: Il avait eu une espèce de passion forcée pour mademoiselle de Ca…, fille plus âgée que lui, qui s’était jetée à sa tête. De pareilles démarches ne séduisent pas un homme qui pense délicatement, aussi céda-t-il à la nécessité et non à l’inclination.
tristesse/chagrin/mélancolie: Je voyais le chagrin peint dans les yeux du baron.