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Mémoires de madame la comtesse de L..
Les demandes en mariage 1er prétendant : Monsieur de T… 1ère Rencontre du
véritable amour : le baron de C... 1ère rivale : mademoiselle de
Me… Ancienne aventure du baron :
mademoiselle de Ca… Consentement du père au mariage au mariage avec le baron de C...
Les demandes en mariage
Plusieurs partis se présentèrent à mon père pour m’obtenir,
il m’en parla et ne put me déterminer. J’étais si heureuse que je
n’aurais pas changé mon sort pour une couronne. Il me représentait souvent que
cet état ne pouvait toujours durer, que je n’étais pas seule à établir et qu’il
ne pouvait penser à mes sœurs qu’après m’avoir pourvue.
1er prétendant : Monsieur de T…
Un gentilhomme de Bourgogne, capitaine
d’infanterie vint à Paris pour quelques
affaires. # Il voyait mon père chez qui
il mangeait souvent et devint fort amoureux de moi. Il était
riche, il me demanda et m’obtint de mon père si j’y consentais. Je refusai
net. Je n’avais aucune envie de me marier et je savais que cet homme avait
chez lui dans sa province, une allemande qu’il avait enlevée, et avec
laquelle il vivait. Mon père s’obstina sur ce mariage, je m’opiniâtrai et il
n’en fut plus question grâce au prompt départ du prétendu que je perdis de
vue pendant quatre ans.
1ère Rencontre du
véritable amour : le baron de C...
Un jour que j’étais à la messe aux Jacobins de la rue St Jacques, le chevalier de V… y entra un instant avec un officier aux gardes
suisses qui m’était inconnu. Ils me saluèrent et se placèrent vis à vis de moi.
La figure de cet officier me frappa, il ne s’en est jamais vu une plus
intéressante. Un certain air de tristesse était répandu sur sa physionomie. Il me regardait beaucoup et nos yeux en se
rencontrant semblaient se craindre réciproquement. L’impression que nous
nous fîmes fut si singulière que nous nous trouvâmes mal l’un et l’autre.
# Le chevalier de V… qui s’était
aperçu que j’avais usé de mon flacon vint poliment après la messe me demander
comment je me trouvais. Le baron de C…
qui l’accompagnait, ne me dit pas un mot n’en ayant pas la force. Je sortis avec
eux et ils m’accompagnèrent jusqu’au logis qui n’était pas loin de cette église.
Le chevalier me pria de lui permettre de me présenter son ami l’après-midi, je
répondis honnêtement et nous nous quittâmes.
Ils vinrent de très bonne heure accompagnés de madame de V… mère du chevalier qui
m’aimait tendrement et ne m’appelait que sa fille. Elle me demanda mon amitié
pour le baron qu’elle appelait son fils, et qui logeait chez elle toutes les
fois qu’il était à Paris. Sa famille demeurait à Issy où madame de V… avait aussi une très jolie maison.
Je n’ai jamais été si sotte, si embarrassée que dans
cette visite, il me sembla que je n’avais pas assez de bon sans pour parler
devant le baron qui de son coté ne disait mot.
C’était dans le mois de mars, les jours étaient beaux, nous allâmes nous promener au Luxembourg.
# Le baron me dit que
c’était le jardin qui lui plaisait le plus, je lui en dis autant. Alors, le
chevalier qui était fort gai et un peu caustique, nous badina sur notre goût
pour la solitude et me fit le portrait de son ami un peu misanthrope qui ne se
plaisait qu’à ses rêveries. Il m’en dit autant pour moi-même en ajoutant qu’il y
avait longtemps qu’il avait parlé de moi au baron, que celui-ci, en marquant de
l’empressement à me connaître, en avait cependant toujours retardé le moment,
qu’enfin il était venu par hasard et que nous allions bien philosopher ensemble.
Je fis des reproches au baron de sa négligence qui m’avait fait tort.
-Ah ! mademoiselle, me dit-il à mi-voix, je crois que j’avais raison et que mon
pressentiment me guidait mieux que les conseils de V…
J’aurais demandé à tout autre l’explication d’un sens si équivoque, mais je crus
l’avoir pénétrée et je n’en demandais pas d’avantage.
Le baron venait souvent nous voir, mon père en était enchanté et l’aimait
d’affection. Il était étonné de trouver dans un jeune homme tant de prudence,
d’esprit et de sagesse. Je ne sais si ce
sont les mêmes considérations qui me séduisirent, mais je sais bien qu’aimée
éperdument par le baron, je l’aimais bientôt de même. Nous ne nous cachâmes
pas longtemps nos sentiments, ils étaient trop épurés pour nous priver du
plaisir de nous les exprimer.
#
1ère rivale : mademoiselle de
Me…
Mademoiselle de Me... son amie, fille aimable et bien notre aînée, pria madame
de V… de me la présenter, elle me l’amena, et nous nous liâmes de la plus
étroite amitié. # Le baron lui avait fait confidence de ses amours, elle
s’intéressait pour lui et ce fut par ce motif qu’elle chercha à me
connaître. Elle sut bientôt mon secret. Une jeune personne qui voit
quelqu’un la flatter dans son penchant le découvre aisément.
Mme de V… n’était pas toujours à Paris. Pendant ses absences le baron couchait
bien chez elle, mais il n’y mangeait ni ne s’y tenait, et c’était volontiers
chez la marquise de Sa… qu’il vivait. Elle était
cousine de mademoiselle de Me… et je prévoyais que je le pourrais voir dans
cette maison sous le prétexte d’aller chez mon amie. Effectivement cela me
réussit. Ce n’était pas mal calculé à quinze ans mais l’amour est un grand
maître.
Ancienne aventure du baron :
mademoiselle de Ca…
La marquise de Sa… logeait au Luxembourg, de chez elle nous descendions dans le jardin nuit et jour. Je dis « la
nuit » parce que je soupais souvent chez elle et que nous y venions après
souper, que de là ils me reconduisaient tous trois jusqu’à la porte de la rue
d’enfer que le suisse m’ouvrait quand je voulais et je n’avais qu’un pas pour me
rendre au logis où le baron m’accompagnait toujours.
Notre attachement se fortifia de plus en plus par la connaissance de nous-même.
Il avait eu une espèce de passion forcée pour
mademoiselle de Ca…, fille plus âgée que lui, qui s’était jetée à sa tête.
De pareilles démarches ne séduisent pas un homme qui pense délicatement,
aussi céda-t-il à la nécessité et non à l’inclination.
Il me disait souvent qu’il commençait à connaître les mouvements du cœur, que
sans moi il ne s’en serait jamais douté. Je le trouvais un
soir avec elle dans le petit bois du Luxembourg. Il m’attendait et ne
comptait pas l’y trouver. Il lui tourna le dos en l’apercevant mais il n’y
gagna rien, elle le vit et courut à lui. Elle l’accabla de reproches. Il ne
se justifia point et convint au contraire de sa passion pour moi, lui disant
assez durement qu’elle lui avait appris à connaître les femmes et que je lui
apprenais tout ce qu’exigeait l’honneur et le sentiment le plus délicat et
qu’il savait distinguer les âmes qui méritaient son hommage ou son
mépris. Il la quitta et vint me joindre dans l’allée des Carmes où j’étais
allée avec la plus vive inquiétude de les avoir vus ensemble. Il me trouva avec
plusieurs personnes et se contenta de me saluer. Mademoiselle de Me… qui y
arrivait, le joignit et ils se promenèrent dans la contre-allée. Je voyais le chagrin peint dans les yeux
du baron. Enfin il fit semblant de s’en aller, alors mademoiselle de
Me… m’aborda et après un instant de conversation générale elle me proposa de
marcher et me mena dans l’allée des chartreux où était le baron qui vint à nous
aussitôt. Je le félicitai de sa bonne fortune, il me raconta sa conversation et
me dit qu’elle le désolait par ses fréquentes lettres et par ses visites
importunes qu’ils ne recevaient pas, son laquais ayant ordre de répondre
toujours qu’il n’y avait personne quoiqu’elle vint quelque fois à sept heures du
matin. Enfin le bruit de notre mariage étant allé jusqu’à elle, elle cessa ses
recherches et se consola bientôt après de l’infidélité du baron en épousant un
gentilhomme de Picardie qui l’emmena
dans sa province.
Consentement du père au mariage au mariage avec le baron de C...
Mon père, # toujours plus enchanté du baron, consentit avec plaisir à notre
union.
# Rien ne paraissait plus
assuré et il nous permit de nous voir fréquemment. Quelques raisons d’intérêt
dans la famille de celui-ci la retardèrent. Il y avait plus de deux ans que nous
nous connaissions et nous comptions voir couronner incessamment notre constance
lorsque nos desseins furent renversés.
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