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Mémoires de madame la comtesse de L. . .
2ème rivale: mademoiselle de
M… Annulation du projet de
mariage Chagrin d’amour
2ème rivale: mademoiselle de
M…
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Mademoiselle M…, fille âgée au moins de cinquante ans, devint éprise du baron.
Elle était laide mais riche. Elle vivait avec
son frère riche aussi par ses charges dans la robe, Elle n’avait qu’une sœur
mariée depuis longtemps au marquis d’A… qui n’avait plus rien à prétendre dans
la succession de leur mère. Celle-ci vivait encore retirée dans sa terre, la
plus belle du Poitou, avec un vieux nègre qui y avait vieilli avec elle, en qui
elle avait toute confiance. Ils étaient l’un et l’autre d’une avarice extrême.
Cette succession considérable ne pouvait manquer à mademoiselle M…
Le baron n’était pas riche, ayant encore ses père et mère,
deux frères et deux sœurs. Il ne jouissait que des bienfaits du roi par
l’emploi qu’il avait au service, et ces biens-là n’étaient attachés qu’à sa
personne, sans passer à ses héritiers, quoi qu’en faveur de ce mariage on
eut obtenu facilement une pension pour sa femme et ses enfants.
Mademoiselle M… dont le cœur avait dû être endurci par l’âge
nous voyait souvent chez elle et ailleurs, elle recevait la meilleure
compagnie et la liberté honnête qui régnait dans sa maison la rendait fort
agréable. Ce cœur enfin fut si déterminé en faveur du baron qu’elle
projeta d’en faire son mari. Elle l’arrêta un soir à souper,
s’expliqua clairement sur ses intentions, lui fit des observations sur le peu de fortune qu’il aurait de moi, sur celle qu’elle lui
assurerait et tâcha par toutes sortes de moyens de lui faire changer
de sentiments, se chargeant de faire agréer son dédit à mon père.#
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Le baron très surpris d’une déclaration à laquelle il ne s’attendait pas, la
remercia de ses bontés et ajouta que son affection pour moi l’en rendait indigne
parce que rien ne pourrait jamais le faire changer, qu’il touchait au moment de
m’épouser, que ce bien là suffisait à son bonheur.
Mademoiselle M…, très piquée, dissimula son ressentiment :
- Vous vous repentirez, lui dit-elle, du refus que vous me faites. Je vous donne
vingt-quatre heures pour y songer.
Le lendemain, le baron fut obligé d’aller à la campagne et ne vint point au logis
selon sa coutume. Mademoiselle M… alla à Issy chez son père qui était un homme
fort intéressé. Elle lui parla des bonnes intentions qu’elle avait pour son
fils, qu’elle ne bornerait pas à lui seul, qu’elle voulait que toute sa famille
s’en ressentit par les établissements qu’elle leur procurerait et offrit au père
une pension considérable qui fut bientôt acceptée. Le
bonhomme était dur, il aimait l’argent et s’inquiétait peu du bonheur de son
fils. Il lui représenta néanmoins les engagements pris avec mon père
comme une difficulté difficile à vaincre mais elle se chargea de la lever et ils
se séparèrent fort contents l’un de l’autre.
Le baron arriva sur les quatre heures après-midi, il y avait plusieurs personnes
au logis et je faisais un quadrille qui fut très long à mon grand regret. Un
laquais apporta à mon père une carte de mademoiselle M… Il la lut tout haut.
Elle le priait de se rendre chez elle promptement ayant une affaire de
conséquence à lui communiquer. Je ne sais pourquoi il me prit un tremblement
affreux, un mal-être qui m’obligea d’interrompre la partie que je faisais et de
me mettre à la fenêtre pour respirer. Le baron sentit la même émotion. #Nous nous regardâmes et les larmes nous tombèrent
des yeux sans deviner la cause.
Les jeux finis on me proposa la promenade, j’y allai mais une tristesse qui
s’était emparée de mon âme ne me permit pas de proférer une parole. On attribua
mon état à des vapeurs (malaise que je ne connus jamais) mais que j’adoptais
pour l’heure. Le baron aussi triste que moi me proposa, après avoir fait deux
tours d’allées, de m’aller mettre au lit, j’y consentis et nous quittâmes notre
monde, mais au lieu de rentrer au logis nous allâmes dans une allée écartée pour
parler à notre aise :
- Qu’est-ce qui vous inquiète, me dit-il, pourquoi cet envoi de mademoiselle M…
vous a-t-il causé tant de terreur, qu’avez-vous à en craindre.
- Je ne sais pas, lui répondis-je, mais un coup de tonnerre m’aurait moins
agitée. J’imagine que son secret est contre nous. Cette idée m’accable, jugez de
l’effet que produirait la réalité.
- Rassurez-vous, me dit le baron, les témoignages que je reçois de votre
tendresse me sont bien précieux, elle fera mon supplice si elle vous expose à
des larmes si nuisibles à votre santé. Croyez ma chère
amie que rien ne peut altérer mes sentiments pour vous et que rien ne pourra
s’opposer à notre union. Nos parents y consentent qu’avons-nous à redouter.
Mais quand même ils viendraient à changer d’avis, ne sommes-nous pas maîtres
de notre sort ? Vous m’aimez, je vous adore, laissons-nous conduire par nos
cœurs et n’écoutons pas d’autres voix. Si vous apprenez quelques changements
faites m’en part et soyez tranquille.
Il me cacha la conversation qu’il avait eu la veille avec mademoiselle M… nous
restâmes jusqu’à la nuit au Luxembourg et il me reconduisit chez moi, mais je ne
sais pourquoi je ne voulus pas qu’il entra, et il parut que ma prière lui fit
plaisir.
Annulation du projet de
mariage
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Je trouvai mon père seul qui, après m’avoir demandé
d’où je venais, me dit qu’il avait appris des circonstances touchant le baron qui rompait
absolument notre mariage, que son père avait déclaré qu’il ne lui
donnerait rien parce qu’il refusait un parti très riche qui aurait
fait la fortune de sa famille.
- Ma fille, ajouta mon père, il y a pis encore, c’est que le baron a pris avec
d’autres les mêmes engagements qu’il a avec vous et notamment avec une fille de
qualité qui n’attend que la publication de vos bans pour former son opposition.
Elle a droit dit-on de le faire par les suites qui ont paru de leur liaison.
Chagrin d’amour #
Qu’on juge s’il est possible de l’état terrible où
me mirent les paroles de mon père. Je tombai sans connaissance. On me mit
dans mon lit où je pris une heure après une fièvre violente avec un
transport dans lequel on cru cent fois que je resterais.
Mon père envoya appeler son médecin qui jugea à
mes discours que le chagrin était cause de ma maladie # et me fit des remèdes qui n’opérèrent que le lendemain ; la fièvre
diminua et je dormis.
Mon père fort alarmé de mon état vint dans ma chambre et
me fit mille amitiés, m’assurant que c’était par ce seul motif qu’il m’avait
fait de justes représentations la veille, et qu’enfin je me déshonorerais si
je voyais encore le baron, qu’il me le défendait expressément et qu’il me
tiendrait compte de ce sacrifice.
Mes larmes furent ma ressources, je me jetai aux
pieds de mon père pour le prier de ne me pas interdire la présence du
baron, l’assurant que je ne parlerais plus de mariage s’il n’y
consentait mais je voulais au moins le voir. Il me dit que je ne le
pourrais pas et s’en alla.
Je restais dans une affliction qui me rejeta
bientôt dans l’état de la nuit précédente. Le médecin revint, mon père
l’accompagnait, mais à peine le vis-je qu’il parut à ma tête échauffée
comme un monstre qui venait me dévorer, ce qui me donna une agitation de
douleur si vive que le médecin le pria de sortir et de ne pas
reparaître, ce qu’il fit, me dit-on après, les larmes aux yeux.
Ma fièvre se termina en tierce et je la gardais quatre mois pendant lesquels je
sortais dans mes bons jours.
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