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Text encoded by Margo Anderson and Stephanie Ries, November, 2005
Translation revised by Hilary Park and Jennifer Udden, May, 2006
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Mémoires de madame la comtesse de L. . .

2ème rivale: mademoiselle de M…
Annulation du projet de mariage
Chagrin d’amour

2ème rivale: mademoiselle de M…
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Mademoiselle M…, fille âgée au moins de cinquante ans, devint éprise du baron. Elle était laide mais riche. Elle vivait avec son frère riche aussi par ses charges dans la robe, Elle n’avait qu’une sœur mariée depuis longtemps au marquis d’A… qui n’avait plus rien à prétendre dans la succession de leur mère. Celle-ci vivait encore retirée dans sa terre, la plus belle du Poitou, avec un vieux nègre qui y avait vieilli avec elle, en qui elle avait toute confiance. Ils étaient l’un et l’autre d’une avarice extrême. Cette succession considérable ne pouvait manquer à mademoiselle M…

Le baron n’était pas riche, ayant encore ses père et mère, deux frères et deux sœurs. Il ne jouissait que des bienfaits du roi par l’emploi qu’il avait au service, et ces biens-là n’étaient attachés qu’à sa personne, sans passer à ses héritiers, quoi qu’en faveur de ce mariage on eut obtenu facilement une pension pour sa femme et ses enfants.

Mademoiselle M… dont le cœur avait dû être endurci par l’âge nous voyait souvent chez elle et ailleurs, elle recevait la meilleure compagnie et la liberté honnête qui régnait dans sa maison la rendait fort agréable. Ce cœur enfin fut si déterminé en faveur du baron qu’elle projeta d’en faire son mari. Elle l’arrêta un soir à souper, s’expliqua clairement sur ses intentions, lui fit des observations sur le peu de fortune qu’il aurait de moi, sur celle qu’elle lui assurerait et tâcha par toutes sortes de moyens de lui faire changer de sentiments, se chargeant de faire agréer son dédit à mon père.# #

Le baron très surpris d’une déclaration à laquelle il ne s’attendait pas, la remercia de ses bontés et ajouta que son affection pour moi l’en rendait indigne parce que rien ne pourrait jamais le faire changer, qu’il touchait au moment de m’épouser, que ce bien là suffisait à son bonheur.

Mademoiselle M…, très piquée, dissimula son ressentiment :

- Vous vous repentirez, lui dit-elle, du refus que vous me faites. Je vous donne vingt-quatre heures pour y songer.

Le lendemain, le baron fut obligé d’aller à la campagne et ne vint point au logis selon sa coutume. Mademoiselle M… alla à Issy chez son père qui était un homme fort intéressé. Elle lui parla des bonnes intentions qu’elle avait pour son fils, qu’elle ne bornerait pas à lui seul, qu’elle voulait que toute sa famille s’en ressentit par les établissements qu’elle leur procurerait et offrit au père une pension considérable qui fut bientôt acceptée. Le bonhomme était dur, il aimait l’argent et s’inquiétait peu du bonheur de son fils. Il lui représenta néanmoins les engagements pris avec mon père comme une difficulté difficile à vaincre mais elle se chargea de la lever et ils se séparèrent fort contents l’un de l’autre.

Le baron arriva sur les quatre heures après-midi, il y avait plusieurs personnes au logis et je faisais un quadrille qui fut très long à mon grand regret. Un laquais apporta à mon père une carte de mademoiselle M… Il la lut tout haut. Elle le priait de se rendre chez elle promptement ayant une affaire de conséquence à lui communiquer. Je ne sais pourquoi il me prit un tremblement affreux, un mal-être qui m’obligea d’interrompre la partie que je faisais et de me mettre à la fenêtre pour respirer. Le baron sentit la même émotion. #Nous nous regardâmes et les larmes nous tombèrent des yeux sans deviner la cause.

Les jeux finis on me proposa la promenade, j’y allai mais une tristesse qui s’était emparée de mon âme ne me permit pas de proférer une parole. On attribua mon état à des vapeurs (malaise que je ne connus jamais) mais que j’adoptais pour l’heure. Le baron aussi triste que moi me proposa, après avoir fait deux tours d’allées, de m’aller mettre au lit, j’y consentis et nous quittâmes notre monde, mais au lieu de rentrer au logis nous allâmes dans une allée écartée pour parler à notre aise :

- Qu’est-ce qui vous inquiète, me dit-il, pourquoi cet envoi de mademoiselle M… vous a-t-il causé tant de terreur, qu’avez-vous à en craindre.

- Je ne sais pas, lui répondis-je, mais un coup de tonnerre m’aurait moins agitée. J’imagine que son secret est contre nous. Cette idée m’accable, jugez de l’effet que produirait la réalité.

- Rassurez-vous, me dit le baron, les témoignages que je reçois de votre tendresse me sont bien précieux, elle fera mon supplice si elle vous expose à des larmes si nuisibles à votre santé. Croyez ma chère amie que rien ne peut altérer mes sentiments pour vous et que rien ne pourra s’opposer à notre union. Nos parents y consentent qu’avons-nous à redouter. Mais quand même ils viendraient à changer d’avis, ne sommes-nous pas maîtres de notre sort ? Vous m’aimez, je vous adore, laissons-nous conduire par nos cœurs et n’écoutons pas d’autres voix. Si vous apprenez quelques changements faites m’en part et soyez tranquille.

Il me cacha la conversation qu’il avait eu la veille avec mademoiselle M… nous restâmes jusqu’à la nuit au Luxembourg et il me reconduisit chez moi, mais je ne sais pourquoi je ne voulus pas qu’il entra, et il parut que ma prière lui fit plaisir.

Annulation du projet de mariage
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Je trouvai mon père seul qui, après m’avoir demandé d’où je venais, me dit qu’il avait appris des circonstances touchant le baron qui rompait absolument notre mariage, que son père avait déclaré qu’il ne lui donnerait rien parce qu’il refusait un parti très riche qui aurait fait la fortune de sa famille.

- Ma fille, ajouta mon père, il y a pis encore, c’est que le baron a pris avec d’autres les mêmes engagements qu’il a avec vous et notamment avec une fille de qualité qui n’attend que la publication de vos bans pour former son opposition. Elle a droit dit-on de le faire par les suites qui ont paru de leur liaison.

Chagrin d’amour
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Qu’on juge s’il est possible de l’état terrible où me mirent les paroles de mon père. Je tombai sans connaissance. On me mit dans mon lit où je pris une heure après une fièvre violente avec un transport dans lequel on cru cent fois que je resterais.

Mon père envoya appeler son médecin qui jugea à mes discours que le chagrin était cause de ma maladie # et me fit des remèdes qui n’opérèrent que le lendemain ; la fièvre diminua et je dormis.

Mon père fort alarmé de mon état vint dans ma chambre et me fit mille amitiés, m’assurant que c’était par ce seul motif qu’il m’avait fait de justes représentations la veille, et qu’enfin je me déshonorerais si je voyais encore le baron, qu’il me le défendait expressément et qu’il me tiendrait compte de ce sacrifice.

Mes larmes furent ma ressources, je me jetai aux pieds de mon père pour le prier de ne me pas interdire la présence du baron, l’assurant que je ne parlerais plus de mariage s’il n’y consentait mais je voulais au moins le voir. Il me dit que je ne le pourrais pas et s’en alla.

Je restais dans une affliction qui me rejeta bientôt dans l’état de la nuit précédente. Le médecin revint, mon père l’accompagnait, mais à peine le vis-je qu’il parut à ma tête échauffée comme un monstre qui venait me dévorer, ce qui me donna une agitation de douleur si vive que le médecin le pria de sortir et de ne pas reparaître, ce qu’il fit, me dit-on après, les larmes aux yeux.

Ma fièvre se termina en tierce et je la gardais quatre mois pendant lesquels je sortais dans mes bons jours.


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Index of cultural notes:
le peu de fortune qu’il aurait de moi, sur celle qu’elle lui assurerait et tâcha par toutes sortes de moyens de lui faire changer de sentiments, se chargeant de faire agréer son dédit à mon père.#: Monsieur de Fautrière est un homme pauvre et faible. Il compte sur le mariage de sa fille pour rétablir sa situation financière. C'est pourquoi la vieille demoiselle riche lui promet de l'argent en échange de son refus au mariage de sa fille et du baron.
il avait appris des circonstances touchant le baron qui rompait absolument notre mariage, que son père avait déclaré qu’il ne lui donnerait rien parce qu’il refusait un parti très riche qui aurait fait la fortune de sa famille.: Le père règne sur ça famille comme le roi sur un état. C'est de lui seul que dépend le choix d'un mari. Le père de la comtesse n'est pas un monstre ivre d'autorité, mais un homme faible et sans argent. Il n'avoue pas à sa fille qu'il a été soudoyé par la vieille fille, et il lui ment. Il prétend que c'est le père du baron qui a retiré son consentement au mariage.
le chagrin était cause de ma maladie: L'idée de ne pas pouvoir épouser l'homme qu'elle aime rend la jeune fille malade. Elle est blessée dans son corps, dans son coeur et dans sa tête. Le chagrin d'amour est souvent mortel.
Index of themes in text:
amour passion: Croyez ma chère amie que rien ne peut altérer mes sentiments pour vous et que rien ne pourra s’opposer à notre union. Nos parents y consentent qu’avons-nous à redouter. Mais quand même ils viendraient à changer d’avis, ne sommes-nous pas maîtres de notre sort ? Vous m’aimez, je vous adore, laissons-nous conduire par nos cœurs et n’écoutons pas d’autres voix. Si vous apprenez quelques changements faites m’en part et soyez tranquille.
autorité/pouvoir: Je trouvai mon père seul qui, après m’avoir demandé d’où je venais, me dit qu’il avait appris des circonstances touchant le baron qui rompait absolument notre mariage, que son père avait déclaré qu’il ne lui donnerait rien parce qu’il refusait un parti très riche qui aurait fait la fortune de sa famille.
avidité: Le bonhomme était dur, il aimait l’argent et s’inquiétait peu du bonheur de son fils.
liberté: Mademoiselle M… dont le cœur avait dû être endurci par l’âge nous voyait souvent chez elle et ailleurs, elle recevait la meilleure compagnie et la liberté honnête qui régnait dans sa maison la rendait fort agréable.
mariage: Le baron n’était pas riche, ayant encore ses père et mère, deux frères et deux sœurs. Il ne jouissait que des bienfaits du roi par l’emploi qu’il avait au service, et ces biens-là n’étaient attachés qu’à sa personne, sans passer à ses héritiers, quoi qu’en faveur de ce mariage on eut obtenu facilement une pension pour sa femme et ses enfants.
mariage: Elle l’arrêta un soir à souper, s’expliqua clairement sur ses intentions, lui fit des observations sur le peu de fortune qu’il aurait de moi, sur celle qu’elle lui assurerait et tâcha par toutes sortes de moyens de lui faire changer de sentiments, se chargeant de faire agréer son dédit à mon père.#
réputation: Elle était laide mais riche.
réputation: Mon père fort alarmé de mon état vint dans ma chambre et me fit mille amitiés, m’assurant que c’était par ce seul motif qu’il m’avait fait de justes représentations la veille, et qu’enfin je me déshonorerais si je voyais encore le baron, qu’il me le défendait expressément et qu’il me tiendrait compte de ce sacrifice.
tristesse/chagrin: Nous nous regardâmes et les larmes nous tombèrent des yeux sans deviner la cause.
tristesse/chagrin: Qu’on juge s’il est possible de l’état terrible où me mirent les paroles de mon père. Je tombai sans connaissance. On me mit dans mon lit où je pris une heure après une fièvre violente avec un transport dans lequel on cru cent fois que je resterais.
tristesse/chagrin: Mon père envoya appeler son médecin qui jugea à mes discours que le chagrin était cause de ma maladie # et me fit des remèdes qui n’opérèrent que le lendemain ; la fièvre diminua et je dormis.
tristesse/chagrin: Mes larmes furent ma ressources, je me jetai aux pieds de mon père pour le prier de ne me pas interdire la présence du baron, l’assurant que je ne parlerais plus de mariage s’il n’y consentait mais je voulais au moins le voir. Il me dit que je ne le pourrais pas et s’en alla.
tristesse/chagrin: Je restais dans une affliction qui me rejeta bientôt dans l’état de la nuit précédente. Le médecin revint, mon père l’accompagnait, mais à peine le vis-je qu’il parut à ma tête échauffée comme un monstre qui venait me dévorer, ce qui me donna une agitation de douleur si vive que le médecin le pria de sortir et de ne pas reparaître, ce qu’il fit, me dit-on après, les larmes aux yeux.