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Mémoires de madame la comtesse de L..
Entrevues
clandestines Complot
contre le baron de C…#
Calomnie contre mademoiselle de F… Séjour au couvent
Entrevues
clandestines
J’allais chez la marquise de Sa… où j’étais sûre de trouver le baron, et quelque
fois adroitement chez madame de V… de qui la maison m’était interdite par mon
père. Mais ma femme de chambre et mes laquais m’étaient attachés, ils étaient
indignés de la rupture de mon mariage et s’intéressaient fidèlement à mes
peines, au moyen de quoi il m’était facile de faire toutes les démarches qui me
plaisaient, et d’écrire sans craindre leur trahison.
Comme la promenade m’était ordonnée, j’allais souvent au
Luxembourg où je voyais
régulièrement le baron. Mais souvent assis vis à vis l’un de l’autre,
nous nous regardions aussi tristement que tendrement.
Mademoiselle de Me… que je voyais toujours, m’accompagnait partout. Mon père
avait eu envie de me défendre aussi de la voir, mais elle avait un frère qu’il
considérait infiniment et plus elle s’apercevait de l’air froid qu’il lui
marquait et plus elle redoublait ses plaisanteries agréables vis à vis de lui.
Ces deux raisons réunies le contenaient, il n’osait dire mot. #
Durant nos tristes promenades elle trouvait le moyen
de me faire parler au baron. Par un signe il se rendait au bas de l’allée
des Chartreux et souvent même devant mon père, nous faisions mine de nous en
aller en prenant notre route par le parterre et puis nous retournions contre
le mur. Mais quelles étaient nos conversations ? Rien, pleurer, nous dire
que nous nous aimerions toujours, nous remettre chacun un billet, nous
séparer promptement.
J’ai oublié de dire que malgré la défense que mon père avait faite, j’avais écrit
au baron dès que j’en eu la force pour l’instruire de ce qui c’était passé. Il
en avait eu le pressentiment car il ne s’était point présenté au logis les deux
premiers jours de ma fièvre, et il me dit depuis qu’il était venu dix fois à la
porte sans oser entrer. Cette voix intérieure est bien singulière, que nos
savants en donnent des raisons s’ils le peuvent.
Mon père sut que je voyais le baron chez la
marquise de Sa… il me défendit d’y aller. Mademoiselle de Me… à qui je
l’appris en parla à sa cousine. Celle-ci l’était du premier ministre, elle m’aimait, elle avait, ainsi que tout Paris, approuvé mon
mariage et elle était très piquée contre mon père. Elle vint un matin nous
voir et me fit des reproches devant lui de ce que je n’allais plus chez
elle. Je ne répondis mot. Alors, s’adressant à mon père:
- Monsieur, lui dit-elle, je ne peux présumer que
vous ayez quelque part à la négligence de mademoiselle votre fille et je
vous prie de me l’envoyer souvent, je veux la voir, elle a besoin de
dissipation et je lui en procurerai.
Mon père se justifia au dépens de ma santé qui,
dit-il, ne me permettait guère de faire des visites étant obligée de me
trouver au logis a certaines heures qui m’étaient prescrites pour prendre
mes remèdes. Elle leva la difficulté en me disant que j’allasse dîner
souvent chez elle et que j’y fisse porter les drogues qui m’étaient
nécessaires.
Après son départ mon père me dit qu’il n’avait pu
lui rompre en visière à cause du ministre qu’il était obligé de ménager,
mais que j’eusse moi-même à trouver des raisons vis a vis d’elle pour n’y
point aller; que si j’y retournais plus de trois fois il me mettrait dans un
couvent.
Complot
contre le baron de C…#
Dès le lendemain elle m’envoya inviter à dîner j’y
allai, le baron y était avec l’abbé de Sa… beau frère de la dame, le plus aimable garçon du monde qui est
aujourd’hui aumônier du roi. On ne parla que de nos chagrins. L’abbé
condamnait mon père et attribuait son caprice à quelques dessous inconnus.
Il nous dit qu’il voulait les découvrir et comme le baron lui conta ce qui
s’était passé entre lui et mademoiselle Ma… l’abbé qui la voyait souvent et
qui paraissait être son ami, nous dit qu’il irait la questionner.
Effectivement, il nous quitta en sortant de table et revint sur les six
heures:
-Je sais tout, nous dit-il, mademoiselle Ma… est
la seule cause de votre malheur, elle m’a avoué la proposition qu’elle vous
a faite, baron. Elle m’a dit être d’accordance avec votre père, l’avoir
engagé à retirer sa parole sur les promesses qu’elle lui a faites de faire
du bien à toute sa famille et à lui-même. Cette fille vous a noirci aux yeux
du comte de F… elle m’a dit qu’elle lui avait appris que sa fille serait
malheureuse avec vous parce que vous étiez l’homme du monde le plus
inconstant, que vous aviez pris des engagements avec nombre de femmes et
qu’elle en avait un elle-même qu’elle lui a fait voir, que si le mariage
allait en avant malgré ses représentations elle produirait la promesse que
vous lui avez faite à la veille des noces. Elle vous aime passionnément et
n’en démordit pas, d’ailleurs elle ajouta qu’elle n’agit que de concert avec
vous.
Le baron ne pouvait revenir de son étonnement en
entendant toutes les impostures de cette fille et comme un furieux il dit
qu’il allait lui demander à voir cette promesse et que si elle ne
s’engageait pas à réparer ses torts il lui brûlerait la cervelle. Il voulut
partir. On le retint. L’abbé de Sa… lui promit de la sermonner et se flatta
de réussir, mais il n’était pas possible. Il nous dit qu’il la verrait le
lendemain et que le jour d’après il nous rendrait ce qui se serait passé. Il
n’y manqua pas, il vint. Il avait vu la demoiselle, lui avait demandé à voir
la promesse qu’elle avait du baron. Elle lui montra, il crut reconnaître son
écriture et fut très surpris, du reste, il ne gagna rien sur son
esprit.
Le baron était comme enragé. On lui conseilla
d’aller la trouver, de feindre beaucoup d’empressement d’être à elle, de lui
savoir gré de la supercherie qu’elle avait faite en fabriquant une promesse
de sa part, dire qu’il voulait la voir pour qu’elle lui servit de modèle à
une véritable qu’il lui offrirait et que quand il l’aurait, il
s’expliquerait différemment.
Il suivit l’avis qui lui réussit au mieux.
Mademoiselle Ma… enchantée de le voir au point qu’elle désirait, avoua tout
et lui montra la feinte promesse qu’il prit, fort étonné de voir son
écriture si bien imitée que lui même s’y trompait. Dès qu’il la tint il
traita mademoiselle Ma… avec tout le mépris possible et la laissa jurant,
criant, menaçant, en un mot, dans la rage d’une furie.
Calomnie contre mademoiselle de F…
Elle envoya appeler mon père à qui elle dit que le baron sortait de chez elle,
qu’il lui avait avoué l’embarras dans lequel il croyait m’avoir mise et qu’il
l’avait priée d’en faire l’aveu à mon père afin qu’il m’envoya en province pour
faire mes couches. Mon père était violent, il
revint dans une colère affreuse, me traita comme la dernière des misérables
en disant qu’il allait me mettre aux Magdelonnettes. Je fus longtemps sans
comprendre ce qu’il me voulait dire.
Eh ! Comment l’aurais-je compris. J’ignorais dans la plus
grande innocence la façon de faire des enfants et je croyais qu’on ne
pouvait en avoir sans être mariés.
#
Je lui répétais donc mille fois que je n’étais pas mariée et j’avouai que j’avais
vu le baron chez la marquise.
C’est une vérité constante que jamais il ne m’a fait
la moindre proposition contraire à l’honneur. Nous nous embrassions
tendrement, je ne connaissais pas d’autres plaisirs et lui me respectait et
m’aimait trop pour ne pas ménager un bien qui devait lui appartenir un jour.
Cette façon de penser ne se trouve pas parmi les français, aussi n’en a-t-il
que l’agréable.
Je lui écrivis la scène qui venait de se passer ; il écrivit aussitôt à mon père
pour me justifier et lui aussi, et il l’accabla de vifs reproches sur son manque
de parole.
Mon père alla porter cette lettre à madame Ma… qui lui en fit observer tout le
venin:
- Prenez -garde à vous, lui dit elle, c’est un homme dangereux. Votre fille, une
emportée qui sacrifiera tout à sa folie. Il convenait que le baron vous écrivit
pour nier le fait qu’il m’a avoué et qu’il ne manquera pas de rejeter sur un
autre.
Séjour au couvent
Mon père me mit à l’abbaye de Port-Royal. L’abbesse était de
ses amies, elle me reçut honnêtement. J’avais un appartement dans lequel
était un parloir de façon qu’on pouvait y venir du dehors sans que les
religieuses s’en aperçussent. J’avais ma femme de chambre qui avait couru
chez madame de V… au moment que j’allais partir, pour l’en avertir. Elle
vint me voir le lendemain et comme elle ne connaissait pas mon parloir, elle
me demanda simplement à la porte. On lui fit des questions et comme elle y
répondait un peu ferme on la fit passer.
Nous sanglotâmes en nous voyant:
- Ah ! Ma fille, me dit-elle, que votre père est terrible.
Le baron se désespère et je crains qu’il n’en donne des preuves contre lui
même. Il va venir dans un instant.
Je craignis qu’il alla à la porte et je priai madame de V…
de dire à son laquais de guetter afin de le faire entrer tout de suite.
L’instant d’après il arriva, je ne l’avais pas vu depuis quatre jours, je le
trouvai pale, abattu en un mot méconnaissable. Nous fumes longtemps sans
parler, le cœur nous manqua à tous deux. Mme de V… de son coté lui faisait
sentir des sels et ma femme de chambre m’inondait de toutes les eaux
possibles.
Revenus à nous:
- C’en est donc fait, me dit le baron, on vous enlève
à ma tendresse, on vous met dans une triste prison et c’est moi qui en suis
cause. Ah ! ma chère amie, la loi de la nature a précédé les autres faites
par les hommes. Celles-ci sont un effet de leurs sages politiques mais elles
ne peuvent détruire la primitive qui nous est donnée par le créateur et qui
autorise notre liberté. Le consentement des partis fait seul leur union,
nous nous sommes jurés une foi mutuelle, allons en goûter les douceurs dans
un climat plus tranquille. Passons en Suisse, j’y ai des parents, des amis,
nous y trouverons mille ressources.
Il ajouta tout ce qu’il crut capable de me déterminer. Mme de V… ne disait mot
pendant que le baron parlait, elle ne répondait point à son discours mais elle me fit envisager l’horreur de mon sort par
la prévention ou mon père était contre moi. Je lui répondis que la
mort viendrait bientôt m’en délivrer mais que je ne me déterminerais jamais à
suivre le baron. Il s’emporta contre mon père vivement et me dit même qu’il lui
apprendrait qu’on ne jouait pas impunément un homme comme lui. Je tachais de
l’apaiser, je le recommandais à notre amie qui me promit de venir me voir tous
les jours et d’y amener le baron. Ils me laissèrent dans une
cruelle perplexité, j’étais quelque fois tentée de partir avec le baron,
l’instant d’après je tremblais de ce projet qui me déshonorerait et dont
l’exécution aurait peut-être abrégée les jours de mon père auquel j’étais
très attachée.
Il me vint voir le lendemain. Je craignais qu’il eut su la visite de la veille et
je refusai d’aller au parloir sous prétexte d’un violent mal de tête. On me renvoya appeler en me disant que je devais obéir à mon
père. Je répondis que je n’en connaissais plus et je n’y allai pas.
J’eus le lendemain et le jour suivant la visite de madame de V… et du baron qui
m’apprirent que mon père voulait porter ses plaintes au ministre contre lui
parce qu’on l’avait averti qu’il le guettait pour le tuer. Calomnie abominable :
le baron pouvait se battre en homme d’honneur mais il était incapable d’avoir
conçu une idée aussi criminelle.
Il était outré et consterné de cette accusation et me dit que
lorsqu’il apercevait mon père, il l’évitait afin de le dissuader. Il me
répéta encore les propositions qu’il m’avait faites la veille mais je le
priai de ne m’en jamais parler parce que c’était inutile.
Le cinquième jour d’après mon entrée à Port-Royal, l’abbesse m’envoya prier de
passer chez elle. J’y allai. Elle était dans son parloir et je crus apercevoir
mon père quand elle en sortit. Elle me dit qu’il m’envoyait chercher, que son
carrosse m’attendait et que je ne pouvais refuser d’y aller.
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