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Text encoded by Betsy Vance and Crystal Bussiere, October, 2005
Translation revised by Hilary Park and Jennifer Udden, May, 2006
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Mémoires de madame la comtesse de L..

Retour à Paris
Correspondance interceptée
Familiarité d’une femme de chambre
Campagne de Flandres

Retour à Paris

Je partis. Arrivée au logis je le trouvai:

- Eh bien, mademoiselle #, dit-il, vous ne reconnaissez plus de père ! Vous n’en auriez plus effectivement si vos projets et ceux du baron étaient aussi faciles à exécuter qu’à former. N’êtes-vous pas un monstre de consentir à ce qu’il m’ôte la vie ?

Je me jetai à ses pieds pour l’assurer que nous n’avions jamais eu cette odieuse pensée.

- Lisez, me dit-il en me donnant une lettre. Je la pris, elle était anonyme et ne pouvait venir que de mademoiselle Ma # … On lui marquait qu’on était positivement sûr que le baron # voulait le tuer, que c’était de mon aveu, que nous devions prendre tous ce qui étaient de prix dans la maison et passer en Suisse, # et mille autres impertinences. Je fis tous les serments possibles à mon père du contraire de cette accusation, ajoutai que j’aimais le baron, que rien ne me ferait changer mais que je ne sortirai pas des bornes que me prescrivaient la religion, l’honneur, mon respect et mon attachement pour mon père. Il parut un peu apaisé et me dit même que sans l’éclat que tout cela faisait, il verrait le baron avec plaisir, qu’il l’avait toujours aimé.

J’appuyais beaucoup ce retour mais il n’y eut pas moyen de l’obtenir. Nous continuâmes à nous voir comme ci-devant, en secret, et à nous écrire. #

Correspondance interceptée

Un jour que le baron devait aller monter la garde à Versailles # je lui envoyai une lettre par mon housard. C’était un garçon de 13 ans, beau comme l’amour, qui était frère de ma femme de chambre. Il fut malheureusement rencontré par mon père presque à la porte du baron. Il lui demanda où il allait, le jeune homme fut embarrassé et fit un conte, mon père le fit retourner sur ses pas et le suivit. Il le fit entrer dans sa chambre où il le menaça des étrivières s’il ne lui avouait pas la vérité. La peur l’engagea non seulement à dire vrai, mais encore, à remettre ma lettre à mon père. Elle ne contenait que des douceurs et des regrets.

Il défendit à mon housard de m’en parler, qui ne m’en dit mot mais seulement que monsieur le baron n’y était pas et que son laquais avait reçu la lettre.

Deux jours après, le baron m’écrivit à l’adresse de madame de Me # … qui m’apporta la lettre. Il me faisait de vifs reproches de ne lui avoir point écrit avant son départ comme je lui avais promis. Il s’en inquiétait tant pour moi que pour lui-même et me priait de lui écrire au plus tôt. #

J’appelai l’housard pour savoir ce qu’il avait fait de ma lettre. Il m’avoua la vérité. Je fus désespérée et fort étonnée que mon père ne m’en eut pas parlé mais il ne tarda pas quand il sut que j’étais instruite . Il me dit que j’écrivais très joliment, qu’il ne me croyait pas autant d’esprit que j’en avais et puis il analysa mon épître sur le ton de la plaisanterie. Cependant il avait l’air touché et comme il me reprit vivement sur la force de mes expressions, je lui dis qu’elles rendaient bien faiblement mes sentiments, que j’adorais le baron, que j’étais au désespoir que cela le fâchât mais qu’une puissance supérieure m’y contraignait . Il parut frappé de ma résolution et me fit de fort bonnes leçons pour m’en guérir qui étaient fort inutiles

Familiarité d’une femme de chambre

Ma femme de chambre # était à peu près de mon âge, elle m’était attachée et fidèle quoiqu’un peu cajolée par son maître. Je lui donnai une lettre à porter au baron à son retour de Versailles. Elle y alla. Il venait d’arriver par une chaleur excessive et il s’était mis en veste et en bonnet et se reposait sur un fauteuil la tête appuyée sur le bras qui l’était sur une table de marbre. Il était assoupi et cette fille entrant très doucement il crut que c’était son laquais et ne bougea pas. Elle l’approcha, l’attitude dans laquelle il se trouvait l’embellissait encore vraisemblablement. Elle ne put résister à l’envie de lui donner un baiser.# Il ouvrit à moitié les yeux, la reconnut et fit semblant de dormir. Elle s’assit sur ses genoux où après un instant elle lui passa le bras autour du cou et l’embrassa si vivement qu’il vit qu’il était temps de s’éveiller. Il le fit comme sortant d’un profond sommeil. Elle lui fit la guerre sur son insensibilité, lui disant qu’elle lui avait fait des malices pendant qu’il dormait. Il dit n’avoir rien entendu ni senti et prit ma lettre à laquelle il répondit tout de suite, fort inquiet néanmoins du goût que venait d’éprouver cette fille pour lui. Craignant que la jalousie n’en fit une ennemie et pour la flatter un peu, il l’embrassa en louant beaucoup sa fidélité.

Il y a peu d’amants français qui eurent résisté aux caresses d’une très jolie créature, mais le mien était Suisse et n’avait besoin que de son examen intérieur pour ne pas blesser les sentiments qu’il m’avait voués . Ce n’était pas un homme d’occasion, il était son censeur scrupuleux et il ne m’a raconté cette aventure que longtemps après qu’elle fut arrivée.

Campagne de Flandres

Il fut obligé de partir au printemps avec sa troupe nos adieux furent aussi tendres que touchants. La campagne fut terrible et se passa en Flandres # . Je recevais de ses nouvelles fort exactement à toutes les postes et j’étais dans de continuelles inquiétudes. Il y reçut un coup de feu léger. Mon père l’ayant su me dit qu’il était blessé dangereusement. Un coup de foudre ne m’aurait pas plus assommé. Je crus qu’on m’avait caché son état, je courus chez madame de Sa… # qui me rassura en me montrant une lettre de son mari qui lui disait positivement que ce n’était rien. Je me rassurai.

L’hiver ramena les militaires à Paris. Le baron # n’y vint que fort tard ayant eu un commandement qui le retint plus longtemps que les autres. Cela ne l’empêcha de venir plusieurs fois en poste pour me voir, mais il ne restait au plus que vingt-quatre heures, et quand il eut la liberté de l’habiter nous continuâmes notre train ordinaire.

Tous ceux qui nous connaissaient s’intéressaient à nos amours . Nous les employâmes pour gagner mon père et le silence fut inutile. Nous nous promîmes d’être l’un à l’autre quand nous le pourrions et nous changeâmes les titres que nous nous donnions ci-devant en ceux de frère et sœur, titres chers encore à mon cœur, que nous nous donnions toujours quoiqu’il y ait bien des années que nous les adoptions, et nous avons toujours conservé les sentiments qu’ils autorisent.


Index of people's names in text:
La Marquise de Sabran: Elle est la cousine du premier ministre, Maurice Noailles. En 1719 elle a épousé le Marquis de Sabran
Madame de Me...: Mademoiselle de Me est une jeune fille amie du baron, de madame de V. et d'Hélène de Fautrières. Elle facilite les rendez-vous clandestins des amoureux après le refus du père.
Mademoiselle Ma...: Mademoiselle Ma... est la vieille femme riche et laide qui achète le consentement des deux pères et intrigue pour forcer le baron à se marier avec elle.
Index of places in text:
Europe, Suisse: La Suisse, patrie de Jean Jacques Rousseau, est un pays de montagnes isolées où les hommes mènent une existence simple et vertueuse en contact avec la nature et loin du monde.
Flandres, : Situé entre les Pays-Bas et la France. C'est la nord de la Belgique. En 1748, le siège de Maëstricht fut entrepris par le maréchal de Saxe en présence du 84,000 ennemis. Maëstricht se rendit le 7 mai et le traité définitif d’Aix la Chapelle fut signé le 18 Octobre.
Versailles, France: Situé dans les banlieus de Paris; Les rois séjournaient à la cour de Versailles
Index of cultural notes:
la maison et passer en Suisse, # et mille autres impertinences: La Suisse, patrie de Jean Jacques Rousseau, est un pays de montagnes isolées où les hommes mènent une existence simple et vertueuse en contact avec la nature et loin du monde.
des bornes: des limites; des barrières
Nous continuâmes à nous voir comme ci-devant, en secret, et à nous écrire.: L’amour, grande obsession des aristocrates au 18ème siècle, est une sorte de jeu et une source principale de plaisir qui remet en question la morale chrétienne.
étrivières: Il menaça de le fouetter avec une courroie à laquelle était suspendu l'étrier
Il me faisait de vifs reproches de ne lui avoir point écrit avant son départ comme je lui avais promis. Il s’en inquiétait tant pour moi que pour lui-même et me priait de lui écrire au plus tôt.: Le père a confisqué les lettres et laissé croire à sa fille et au jeune homme que toute correspondance avait cessé. Le baron lui demande une explication
Je fus désespérée et fort étonnée que mon père ne m’en eut pas parlé mais il ne tarda pas quand il sut que j’étais instruite: Le père règne sur sa famille il en est l’autorité suprême.
il analysa mon épître: Les lettres étaient une forme de communication très importante au dix-huitième siècle et l’écriture était considérée comme un art
j’étais au désespoir que cela le fâchât mais qu’une puissance supérieure m’y contraignait: Dominée par ses émotions et la fatalité, elle ne peut pas s’empêcher de lui faire du chagrin.
Il parut frappé de ma résolution et me fit de fort bonnes leçons pour m’en guérir qui étaient fort inutiles: Il a essayé de contrôler ses sentiments mais il n’a pas réussit
assoupi: quand quelqu'un est sans énergie
l’embellissait: Embellir: Rendre plus beau
Elle lui fit la guerre sur son insensibilité, lui disant qu’elle lui avait fait des malices pendant qu’il dormait.: Elle est bien flirteuse ; elle essaye de le séduire
mais le mien était Suisse et n’avait besoin que de son examen intérieur pour ne pas blesser les sentiments qu’il m’avait voués: Elle met toute sa confiance en lui.
La campagne fut terrible et se passa en Flandres # : En 1748, le siège de Maëstricht fut entrepris par le maréchal de Saxe en présence du 84,000 ennemis. Maëstricht se rendit le 7 mai et le traité définitif d’Aix la Chapelle fut signé le 18 Octobre.
Mon père l’ayant su me dit qu’il était blessé dangereusement.: Il a menti parce qu’il ne voulait pas que sa fille reste avec le baron
Je crus qu’on m’avait caché son état, je courus chez madame de Sa… # qui me rassura en me montrant une lettre de son mari qui lui disait positivement que ce n’était rien. Je me rassurai.: Elle est rassurée par Madame de Sabran qui lui dit que le baron survivrait et que sa blessure était moins grave que son père ne l’avait dit
L’hiver ramena les militaires à Paris: Après le traité à Aix-la-Chapelle
Tous ceux qui nous connaissaient s’intéressaient à nos amours : L’amour était une grande obsession avec les aristocrats
nous avons toujours conservé les sentiments qu’ils autorisent.: Ils s’aimaient, restaient fidèles l’un à l’autre sans dépasser les bornes de la bonne conduite.
Index of themes in text:
amour tendresse: Cependant il avait l’air touché et comme il me reprit vivement sur la force de mes expressions, je lui dis qu’elles rendaient bien faiblement mes sentiments, que j’adorais le baron, que j’étais au désespoir que cela le fâchât mais qu’une puissance supérieure m’y contraignait
autorité: Il me dit que j’écrivais très joliment, qu’il ne me croyait pas autant d’esprit que j’en avais et puis il analysa mon épître sur le ton de la plaisanterie
autorité (du père): Il fut malheureusement rencontré par mon père presque à la porte du baron
autorité (du père): Je fus désespérée et fort étonnée que mon père ne m’en eut pas parlé mais il ne tarda pas quand il sut que j’étais instruite
beauté: C’était un garçon de 13 ans, beau comme l’amour, qui était frère de ma femme de chambre
beauté/séduction: Il y a peu d’amants français qui eurent résisté aux caresses d’une très jolie créature, mais le mien était Suisse et n’avait besoin que de son examen intérieur pour ne pas blesser les sentiments qu’il m’avait voués
chagrin: Je recevais de ses nouvelles fort exactement à toutes les postes et j’étais dans de continuelles inquiétudes
jalousie: Craignant que la jalousie n’en fit une ennemie et pour la flatter un peu, il l’embrassa en louant beaucoup sa fidélité
séduction: Elle ne put résister à l’envie de lui donner un baiser
trahison/mensonge: Ce n’était pas un homme d’occasion, il était son censeur scrupuleux et il ne m’a raconté cette aventure que longtemps après qu’elle fut arrivée
vertu: ajoutai que j’aimais le baron, que rien ne me ferait changer mais que je ne sortirai pas des bornes que me prescrivaient la religion, l’honneur, mon respect et mon attachement pour mon père