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Mémoires de madame la comtesse de L..
Retour à Paris Correspondance
interceptée Familiarité d’une femme de
chambre Campagne de Flandres
Retour à Paris
Je partis. Arrivée au logis je le trouvai:
- Eh bien, mademoiselle #, dit-il, vous
ne reconnaissez plus de père ! Vous n’en auriez plus effectivement si vos
projets et ceux du baron étaient aussi faciles à exécuter qu’à former.
N’êtes-vous pas un monstre de consentir à ce qu’il m’ôte la vie ?
Je me jetai à ses pieds pour l’assurer que nous n’avions jamais eu cette odieuse
pensée.
- Lisez, me dit-il en me donnant une lettre. Je la pris, elle était anonyme et ne
pouvait venir que de mademoiselle Ma #
… On lui marquait qu’on était positivement sûr que le baron # voulait le tuer, que c’était de mon aveu, que
nous devions prendre tous ce qui étaient de prix dans la maison et passer en Suisse,
# et mille autres impertinences. Je fis tous les serments possibles à mon père du contraire de cette
accusation, ajoutai que j’aimais le baron, que rien ne me
ferait changer mais que je ne sortirai pas des bornes que me prescrivaient la religion, l’honneur, mon respect et mon
attachement pour mon père. Il parut un peu apaisé et me dit même que
sans l’éclat que tout cela faisait, il verrait le baron avec plaisir, qu’il
l’avait toujours aimé.
J’appuyais beaucoup ce retour mais il n’y eut pas moyen de l’obtenir. Nous continuâmes à nous voir comme ci-devant, en secret, et à nous
écrire.
#
Correspondance
interceptée
Un jour que le baron devait aller monter la garde à Versailles
# je lui envoyai une lettre par mon
housard. C’était un garçon de 13 ans, beau comme l’amour,
qui était frère de ma femme de chambre. Il fut malheureusement rencontré par mon père presque à la porte du
baron. Il lui demanda où il allait, le jeune homme fut embarrassé et fit
un conte, mon père le fit retourner sur ses pas et le suivit. Il le fit entrer
dans sa chambre où il le menaça des étrivières s’il ne lui avouait pas la vérité. La peur l’engagea non seulement à
dire vrai, mais encore, à remettre ma lettre à mon père. Elle ne contenait que
des douceurs et des regrets.
Il défendit à mon housard de m’en parler, qui ne m’en dit mot mais seulement que
monsieur le baron n’y était pas et que son laquais avait reçu la lettre.
Deux jours après, le baron m’écrivit à l’adresse de madame de Me #
… qui m’apporta la lettre. Il me faisait de vifs reproches de ne lui avoir point écrit avant son
départ comme je lui avais promis. Il s’en inquiétait tant pour moi que
pour lui-même et me priait de lui écrire au plus tôt.
#
J’appelai l’housard pour savoir ce qu’il avait fait de ma lettre. Il m’avoua la
vérité.
Je fus désespérée et fort étonnée que mon père ne m’en eut pas
parlé mais il ne tarda pas quand il sut que j’étais instruite
. Il me dit que j’écrivais très joliment, qu’il ne me
croyait pas autant d’esprit que j’en avais et puis il analysa mon épître sur le ton de la plaisanterie. Cependant il avait l’air touché et comme il me reprit vivement sur la force
de mes expressions, je lui dis qu’elles rendaient bien faiblement mes
sentiments, que j’adorais le baron, que j’étais au désespoir que cela le fâchât mais qu’une puissance
supérieure m’y contraignait
. Il parut frappé de ma résolution et me fit de fort bonnes leçons pour
m’en guérir qui étaient fort inutiles
Familiarité d’une femme de
chambre
Ma femme de chambre # était à peu près de mon
âge, elle m’était attachée et fidèle quoiqu’un peu cajolée par son maître. Je
lui donnai une lettre à porter au baron à son retour de Versailles. Elle y alla. Il venait d’arriver par une
chaleur excessive et il s’était mis en veste et en bonnet et se reposait sur un
fauteuil la tête appuyée sur le bras qui l’était sur une table de marbre. Il
était assoupi et cette fille entrant très doucement il crut que c’était son laquais et
ne bougea pas. Elle l’approcha, l’attitude dans laquelle il se trouvait l’embellissait encore vraisemblablement. Elle ne put résister à
l’envie de lui donner un baiser.# Il ouvrit à moitié les yeux, la reconnut et fit semblant de dormir.
Elle s’assit sur ses genoux où après un instant elle lui passa le bras autour du
cou et l’embrassa si vivement qu’il vit qu’il était temps de s’éveiller. Il le
fit comme sortant d’un profond sommeil. Elle lui fit la guerre sur son insensibilité, lui disant qu’elle lui
avait fait des malices pendant qu’il dormait. Il dit n’avoir rien entendu ni senti et prit ma lettre à laquelle il
répondit tout de suite, fort inquiet néanmoins du goût que venait d’éprouver
cette fille pour lui. Craignant que la jalousie n’en fit
une ennemie et pour la flatter un peu, il l’embrassa en louant beaucoup sa
fidélité.
Il y a peu d’amants français qui eurent résisté aux
caresses d’une très jolie créature, mais le mien était Suisse et n’avait besoin que de son examen
intérieur pour ne pas blesser les sentiments qu’il m’avait voués
. Ce n’était pas un homme d’occasion, il
était son censeur scrupuleux et il ne m’a raconté cette aventure que
longtemps après qu’elle fut arrivée.
Campagne de Flandres
Il fut obligé de partir au printemps avec sa troupe nos adieux furent aussi
tendres que touchants. La campagne fut terrible et se passa en Flandres
#
. Je recevais de ses nouvelles fort exactement à
toutes les postes et j’étais dans de continuelles inquiétudes. Il y
reçut un coup de feu léger. Mon père l’ayant su me dit qu’il était blessé dangereusement. Un coup de foudre ne m’aurait pas plus assommé. Je crus qu’on m’avait caché son état, je courus chez madame de Sa… #
qui me rassura en me montrant une lettre de son mari qui lui
disait positivement que ce n’était rien. Je me rassurai.
L’hiver ramena les militaires à Paris. Le baron # n’y vint que fort
tard ayant eu un commandement qui le retint plus longtemps que les autres. Cela
ne l’empêcha de venir plusieurs fois en poste pour me voir, mais il ne restait
au plus que vingt-quatre heures, et quand il eut la liberté de l’habiter nous
continuâmes notre train ordinaire.
Tous ceux qui nous connaissaient
s’intéressaient à nos amours
. Nous les employâmes pour gagner mon père et le silence fut inutile.
Nous nous promîmes d’être l’un à l’autre quand nous le pourrions et nous
changeâmes les titres que nous nous donnions ci-devant en ceux de frère et sœur,
titres chers encore à mon cœur, que nous nous donnions toujours quoiqu’il y ait
bien des années que nous les adoptions, et nous avons toujours conservé les sentiments qu’ils autorisent.
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