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Mémoires de madame la comtesse de L..
Enlèvement
d’une jeune fille de qualité Séjour à L’Isle-Adam chez le prince de Conti
Enlèvement
d’une jeune fille de qualité
Il m’arriva une aventure singulière au commencement du
printemps. J’étais à la messe # un jour de fête aux carmes Deschaux de la rue Vaugirard
#. J’y allais souvent
en traversant le Luxembourg. # C’était à celle de
deux heures. Comme je laissais sortir la foule et qu’il n’y avait plus que
trois ou quatre personnes dans l’église, la loueuse de chaise vint me dirent
qu’elle croyait qu’on me guettait, qu’il y avait des gens en redingote mais
qui avaient des vestes à la livrée de C… et qu’elle les voyait tendre le nez
à tout instant à la porte avec un air d’impatience.
Je ne fis que rire de l’avis, n’imaginant pas qu’il put
me regarder et je sortis un instant après suivie de ma femme de chambre et
de mon housard seul, contre mon ordinaire ayant toujours un autre laquais
avec lui.
A peine eus-je mis le pied dans la rue que deux hommes
me prirent et me jetèrent dans une chaise de poste avec ma femme de chambre.
Je fus si surprise que je n’eus pas la force de dire un mot. Lorsque nous
eûmes passé la barrière, à quelque distance, je vis deux hommes qui se
promenaient que je reconnus aussitôt, l’un pour le prince de
C… l’autre pour un officier de sa maison. Une berline à six chevaux
était arrêtée près d’eux, ils vinrent à la chaise qu’on arrêta:
- Mademoiselle, me dit le prince,
il faut venir avec moi à L… A...
Monsieur votre père va venir vous y joindre, je voulais l’emmener mais une
affaire le retint encore pour deux heures et je lui ai dit que je vous
prendrai en passant devant les Carmes où il me dit que vous étiez.
J’étais fort émue, je lui répondis pourtant qu’il ne
fallait pas user de violence comme avaient fait ses gens. Il feignit de les
gronder et me dit qu’ils avaient voulu s’amuser en donnant un air de roman à
leur commission.
Ma femme de chambre me disait tout bas:
#
- Mademoiselle ce n’est pas vrai. Monsieur le comte n’ira pas à L… A... Prenez garde à vous.
Je n’étais pas trop rassurée. J’avais vu quelquefois le prince qui m’avait dit
des douceurs, il était charmant mais il avait la réputation d’un homme
dangereux pour les femmes.
Je le priai de me faire conduire chez mon père lui disant
que je partirais avec lui mais il ne le voulut pas et nous montâmes dans la
berline. Pendant la route il me tint des propos fort agréables mais très
décents.
#
Séjour à L’Isle-Adam chez le prince de Conti
#
#
Nous arrivâmes chez lui, L… A... est
un séjour enchanté. Les bâtiments, les dehors, tout y est admirable. Nous nous
promenâmes. Mon père n’arrivait point, cela m’inquiéta et je le dis au prince qui me répondit
froidement que sans doute il avait été arrêté plus longtemps qu’il n’avait cru.
#
Le lendemain matin, il vint dans mon appartement #, ma femme de
chambre # venait d’en
sortir, il ferma la porte et m’avoua que sa passion pour moi l’avait engagé
à la démarche qu’il avait faite, et ajouta tout ce qu’on peut de plus tendre
et de plus séduisant.
Je lui répondis avec tant de hauteur et de fermeté qu’il
en fut interdit. Il crut que l’intérêt réussirait mieux, il tira de sa poche
un écrin où il y avait bien pour cinquante mille écus de diamants en me
disant que si je cédais à ses empressements, il me marierait aussitôt en me
dotant de la meme fortune.
J’avais été très offensée de son premier début, mais je
fus outrée à ses dernières propositions, et le traitai durement:
- Quoi monsieur, lui dis-je, est-ce à un homme comme
vous qu’il convient d’insulter une femme comme moi. L’habitude que vous avez
de vivre avec des femmes perdues vous aveugle donc au point de me croire
dans leur goût. Portez-leur vos offres, elles seront reçues et apprenez à
respecter celles qui le méritent par leur sentiment d’honneur. Vous me
connaissez, comment avez-vous pu former un dessein aussi indigne de votre
nom et du mien. Une couronne ne me tenterait pas à pareil prix. Renvoyez-moi
je vous prie, mon père est sûrement dans les plus vives alarmes sur mon
sort. Vous payez mal l’attachement qu’il a toujours eu pour vous et votre
maison.
Le
prince fut consterné de mon discours, il redoubla d’honnêteté et de
douceur. Voyant que l’intérêt ne me touchait pas, il me dit qu’il
connaissait la cause de mon refus, que l’inclination que j’avais pour le
baron de C… m’aveuglait, qu’il ferait réussir mon mariage si je voulais,
qu’il me le permettrait aux conditions qu’il désirait, mais que j’étais un
enfant de m’entêter en faveur de cet homme qui était sans fortune. Je le
préférerai toujours lui dis-je vivement à un prince riche et sans
sentiments.
Je fus obligée de rester toute la journée à L… A...
# Je voulus me sauver à pied, le
prince s’en aperçut et ne me quitta plus, mais ce ne fut plus un
entreprenant. Il eut au contraire l’air triste et vraiment touché, il me dit
tout ce qu’une passion tendre et respectueuse put lui suggérer, me demanda
mille pardons de son entreprise, m’assura de son estime et de son
attachement éternel, me pria de raconter à mon père cette aventure comme
venant de mon propre mouvement et ayant été accompagnée par la comtesse de
Fo… amie du prince.
Il écrivit à cette dame pour la prier de se prêter à cet
arrangement vis-à-vis de mon père. Je lui remis sa lettre le lendemain que
je fus reconduite à Paris.
Le prince fit tout ce qu’il put pour me faire accepter
un très beau diamant, je le refusai net.
La comtesse de Fo… chez qui j’allai débarquer
après avoir lu la lettre du prince, monta dans le carrosse avec moi, et me
ramena au logis comme si nous fussions arrivées ensemble de L… A... Mon père était très
inquiet. Il n’avait su que ce que mon housard lui avait dit, et celui-ci
n’avait connu personne de façon que mon père avait fait toutes sortes de
perquisitions inutiles, et il allait porter sa plainte lorsque nous
arrivâmes. Il me gronda de ne pas l’avoir fait avertir de ce prompt départ.
La comtesse lui dit d’un air étonné qu’elle avait chargé un de ses gens de
l’en avertir, que m’ayant trouvée à la messe des Carmes, et partant de là
dans une voiture que le prince lui avait envoyée, l’idée de m’emmener avec
elle lui était venue. Mon père fut très content et jamais cette aventure n’a
été positivement sue.
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