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Text encoded by Laura Campbell and Lauren Filipiak, November, 2005
Translation revised by Hilary Park and Jennifer Udden, May, 2006
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Mémoires de madame la comtesse de L..

Retour du premier prétendant
Départ pour la province
Séjour en Bourgogne
Proposition de mariage avec Monsieur de T…
Le musicien entremetteur
Trahison du père

Retour du premier prétendant

Monsieur de T… revint à Paris quatre ans après en être parti. Il vint nous voir et recommença ses démarches. Il me pressait de consentir à son bonheur me disant qu’il avait la parole de mon père. Je lui dis qu’il me faisait honneur mais que je n’avais nulle envie de me marier et que ce serait toujours le plus tard que je pourrais. Il me répondit qu’il en savait la raison, que j’avais tort de vouloir épouser un homme qui n’était pas riche, que d’ailleurs mon père n’y consentirait jamais, que c’était une petite folie de jeune personne dont j’aurais eu tout lieu de me repentir si l’affaire avait réussie, et qu’un établissement devait être fondé sur la raison et non sur un goût passager.

Cette expression me choqua, je lui dis que j’étais bien aise qu’il sut l’inclination que j’avais pour le baron mais que j’étais étonnée que la connaissant, il lui resta l’envie de m’épouser, que je l’estimais trop pour le tromper et que je lui avouais que je n’aimerais jamais un autre mari.

Il sourit de mon ingénuité, et me dit que j’étais trop jeune pour décider de ma façon de penser à venir, et qu’il n’en n’était pas épouvanté. Je finis par le prier de ne plus parler de moi à mon père e. Il ne dit mot mais il alla lui raconter notre conversation et ils décidèrent que, tant que je demeurerais à Paris , ils n’auraient jamais mon consentement et qu’il fallait m’en faire sortir.

Départ pour la province

Monsieur de T… parti le premier, et mon père m’annonça notre départ pour la province où il voulait aller passer six mois. Le temps en fut fixé pour le mois de septembre et nous étions alors au mois de juillet.

J’en avertis le baron qui était resté à Paris cet été là. Nous pressentîmes l’un et l’autre que ce voyage allait nous séparer pour jamais. Il redoubla ses sollicitations pour m’engager à le suivre en Suisse . Je ne le voulus pas. Nous nous promîmes de nous conserver l’un à l’autre pour un temps plus heureux. Je passe légèrement sur les chagrins que nous causa notre séparation, sur les propos que la tendresse nous dicta. Ceux qui ont aimé véritablement peuvent se les imaginer et je ne prétends pas imiter le style romanesque en les répétant. Je vis le baron tous les jours jusqu’à celui de mon départ qui lui causa la fièvre quelques jours auparavant, de sorte que j’allais chez lui secrètement pour lui faire mes adieux. Il me reprit vingt fois dans ses bras pour m’embrasser, avec les expressions les plus touchantes sur notre malheur.

Séjour en Bourgogne

#Arrivés dans la terre qu’habitait mon père pendant ses séjours en province il fit revenir mes sœurs du couvent et le plaisir de les revoir suspendit pour quelques temps mes regrets.

Bientôt la noblesse de la province dont mon père était lieutenant du roi, vint en foule nous rendre visite. Je m’amusais de l’air gauche et grossier des hommes et des figures guindées et précieuses des femmes. Je les trouvais toutes montées comme par ressort, n’ouvrant la bouche que méthodiquement et toujours pour nous faire des compliments à assommer.

J’en riais beaucoup avec mes sœurs qui avaient aussi pris les mêmes agréments mais que je corrigeais aisément en leur peignant leurs figures. Quand je regardais ces femmes et que je pensais que j’avais eu leur mauvaise grâce lorsque j’étais arrivée à Paris , j’en rougissais encore tant je trouvais qu’on avait dû se moquer de mes ridicules.

Proposition de mariage avec Monsieur de T…

Monsieur de T… ne fut pas des derniers à venir. Il me fit quelques mauvaises plaisanteries sur mes regrets d’avoir quitté Paris . J’en convins mais je le reçus mal. Je le voyais toujours en conversation particulière avec mon père , cela m’inquiétait parce que je pressentais que j’y étais pour beaucoup et je ne me trompais pas.

- Ma fille, me dit un jour mon père , je veux que vous épousiez Monsieur de T… C’est un galant homme et sa constance doit vous convaincre de son attachement pour vous. Son allemande ne doit plus vous faire ombrage, elle part au premier jour. Il est riche, vous serez heureuse avec lui et il n’y a pas de milieu, si vous le refusez ne vous flattez pas que je vous ramène à Paris. Optez : ou Monsieur de T… ou un couvent à cinquante écus de pension.

Je représentai à mon père l’aversion que j’avais pour cet homme dont effectivement les façons me déplaisaient. Je lui trouvais un air, des propos libres, ce qu’on appelle enfin un ton de garnison, qui m’était insupportable. Il était d’ailleurs d’une belle figure et aimable. Je lui rends aujourd’hui toute la justice qu’il mérite et je le vois beaucoup mieux que ce qu’il me paraissait alors, peut-être par la prévention que j’avais contre lui et pour un autre.

Le musicien entremetteur

#J’avais entretenu une correspondance avec le baron par l’entremise d’un jeune homme qui avait été gouverneur de mon frère jusqu'à son entrée aux pages, et mon père l’avait gardé parce qu’il était bon musicien, qu’il jouait de plusieurs sortes d’instruments et qu’il m’apprenait à en jouer.

C’était un garçon rusé qui me faisait la cour parce qu’il connaissait l’ascendant que j’avais sur l’esprit de mon père à tout égard, excepté pour mes intérêts particuliers. Ce jeune homme, donc, avait paru s’intéresser vivement à mes peines et m’avait offert, ainsi qu’au baron, de nous faire parvenir nos lettres en mettant les adresses de celles qui me seraient adressées.

Nous les reçûmes réciproquement pendant trois mois. Le baron m’engageait toujours à résister aux ordres de mon père . Il me faisait envisager l’état malheureux dans lequel je me trouverais en épousant un homme qui s’obstinait à me vouloir malgré l’aveu que je lui avais fait de ma tendresse pour un autre et de ma répugnance pour lui. Il concluait sur la bassesse de l’âme de cet homme qui ne cherchait que mon nom et la satisfaction de ses désirs qui, satisfaits, me mettraient au niveau des créatures qu’il avait toujours chez-lui et peut-être au dessous par la certitude que je ne pourrais lui échapper. Je sentais depuis longtemps que telle serait ma position si je consentais à l’épouser et j’eusse préféré la mort. Mon père m’en parlait à chaque instant. Je lui demandais du temps, il me l’accorda.

Trahison du père

J’avais écrit plusieurs fois au baron sans en recevoir de réponse, cela me mettait au désespoir.

Mon père , ayant reçu plusieurs lettres, nous les lut selon sa coutume pour nous faire part des nouvelles qu’on lui apprenait. La dernière contenait ces mots :

- Le baron de C... est enfin marié. Il a épousé mademoiselle Ma… avec laquelle il était d’accord depuis longtemps. Mademoiselle votre fille a été la dupe de sa bonne foi. Ne lui en parlez pas, elle serait trop humiliée.

Mon père parut fort étonné.

- Eh Bien ! ma fille, me dit-il. Voilà cet homme pour lequel vous avez sacrifié votre honneur, votre repos, l’obéissance que vous me devez.

Je restai immobile et tombai dans un anéantissement total.

Il me demanda s’il m’avait fait part de ses belles intentions, je lui avouai qu’au contraire il m’avait écrit d’être ferme dans la constance que je lui avais promise, qu’il ne changerait jamais.

Monsieur de T… était témoin de cette scène, il prit un air de compassion de mon état en disant qu’il avait bien prévu ce qui arrivait et que je ne devais y être sensible que par l’excès du mépris qui devait m’agiter.

#Nous allâmes nous promener, il s’avisa alors de me plaisanter, il me dit qu’il voulait bien être ma ressource. Je le fuyais autant que je pouvais pour m’aller cacher dans quelques bosquets qui entouraient le château dont les dehors sont superbes et, là, je me livrai à mon aise à mon désespoir.

J’écrivis encore au baron pour lui reprocher son manque de foi. Je n’en reçus aucune réponse et je renfermai ma douleur dans mon cœur, elle était excessive.

Mon père fit semblant de prendre part à ma peine:

- Enfin, me dit-il, il n’y faut plus songer. Monsieur de T… me presse, je vous donne huit jours pour prendre votre résolution au bout desquels vous l’épouserez.


Index of people's names in text:
Les sœurs: Ce sont les deux soeurs de la comtesse
père: Le père de la comtess
le baron de C....: Le baron de Chaudieu vient d’une ancienne famille noble du Forez
Monsieur de T...: est un gentilhomme de Bourgogne, capitaine d'infanterie en retraite, qui vit avec une maîtresse allemande
Index of places in text:
Bourgogne , France : les chateaux de la famille de Fautrieres se trouvaient en Charolais et Maconnais, en Bourgogne
Couvent , France : le couvent où la comtesse et ses soeurs ont été élevées
Europe , Suisse : Le baron est suisse, pays de montagnes où, selon Rousseau, les gens vivent en harmonie avec la nature. C’est donc un homme vertueux
Paris , France : Il y a une grande difference entre la noblesse puissante et riche qui vit à Paris et à la cour de Versailles et la noblesse de province pauvre et isolée.
province , France : la province c'est l'opposé de Paris. C'est la campagne isolée où les gens n'étant au courrant de rien de ce qui se passent à Paris, paraissent sots. Les paysans sont des rustres, les nobles et les bourgeois sont ridicules.
Index of cultural notes:
le mois de septembre et nous étions alors au mois de juillet.: 1749
le château: C'est le château de Courcheval, donc
Index of themes in text:
Amour passion: J’en avertis le baron qui était resté à Paris cet été là. Nous pressentîmes l’un et l’autre que ce voyage allait nous séparer pour jamais. Il redoubla ses sollicitations pour m’engager à le suivre en Suisse . Je ne le voulus pas. Nous nous promîmes de nous conserver l’un à l’autre pour un temps plus heureux. Je passe légèrement sur les chagrins que nous causa notre séparation, sur les propos que la tendresse nous dicta. Ceux qui ont aimé véritablement peuvent se les imaginer et je ne prétends pas imiter le style romanesque en les répétant. Je vis le baron tous les jours jusqu’à celui de mon départ qui lui causa la fièvre quelques jours auparavant, de sorte que j’allais chez lui secrètement pour lui faire mes adieux. Il me reprit vingt fois dans ses bras pour m’embrasser, avec les expressions les plus touchantes sur notre malheur.
Autorite: que d’ailleurs mon père n’y consentirait jamais, que c’était une petite folie de jeune personne dont j’aurais eu tout lieu de me repentir si l’affaire avait réussie, et qu’un établissement devait être fondé sur la raison et non sur un goût passager.
Autorite: Il sourit de mon ingénuité, et me dit que j’étais trop jeune pour décider de ma façon de penser à venir, et qu’il n’en n’était pas épouvanté. Je finis par le prier de ne plus parler de moi à mon père e. Il ne dit mot mais il alla lui raconter notre conversation et ils décidèrent que, tant que je demeurerais à Paris , ils n’auraient jamais mon consentement et qu’il fallait m’en faire sortir.
Autorite: Ma fille, me dit un jour mon père , je veux que vous épousiez Monsieur de T… C’est un galant homme et sa constance doit vous convaincre de son attachement pour vous. Son allemande ne doit plus vous faire ombrage, elle part au premier jour. Il est riche, vous serez heureuse avec lui et il n’y a pas de milieu, si vous le refusez ne vous flattez pas que je vous ramène à Paris. Optez : ou Monsieur de T… ou un couvent à cinquante écus de pension.
Autorite: Enfin, me dit-il, il n’y faut plus songer. Monsieur de T… me presse, je vous donne huit jours pour prendre votre résolution au bout desquels vous l’épouserez.
Devoir: Je représentai à mon père l’aversion que j’avais pour cet homme dont effectivement les façons me déplaisaient. Je lui trouvais un air, des propos libres, ce qu’on appelle enfin un ton de garnison, qui m’était insupportable. Il était d’ailleurs d’une belle figure et aimable. Je lui rends aujourd’hui toute la justice qu’il mérite et je le vois beaucoup mieux que ce qu’il me paraissait alors, peut-être par la prévention que j’avais contre lui et pour un autre.
Devoir: Le baron m’engageait toujours à résister aux ordres de mon père
Education: #J’avais entretenu une correspondance avec le baron par l’entremise d’un jeune homme qui avait été gouverneur de mon frère jusqu'à son entrée aux pages, et mon père l’avait gardé parce qu’il était bon musicien, qu’il jouait de plusieurs sortes d’instruments et qu’il m’apprenait à en jouer.
Mariage: Je lui dis qu’il me faisait honneur mais que je n’avais nulle envie de me marier et que ce serait toujours le plus tard que je pourrais. Il me répondit qu’il en savait la raison, que j’avais tort de vouloir épouser un homme qui n’était pas riche,
Trahison: Le baron de C... est enfin marié. Il a épousé mademoiselle Ma… avec laquelle il était d’accord depuis longtemps. Mademoiselle votre fille a été la dupe de sa bonne foi. Ne lui en parlez pas, elle serait trop humiliée.
Tristesse: Je le fuyais autant que je pouvais pour m’aller cacher dans quelques bosquets qui entouraient le château dont les dehors sont superbes et, là, je me livrai à mon aise à mon désespoir.
Tristesse: Je n’en reçus aucune réponse et je renfermai ma douleur dans mon cœur, elle était excessive.
Voyage: mon père m’annonça notre départ pour la province où il voulait aller passer six mois. Le temps en fut fixé pour le mois de septembre et nous étions alors au mois de juillet.