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Mémoires de madame la comtesse de L..
Retour du premier
prétendant Départ pour la province Séjour en Bourgogne
Proposition de mariage avec
Monsieur de T… Le musicien entremetteur Trahison du père
Retour du premier
prétendant
Monsieur de T… revint à Paris quatre ans après en être parti. Il
vint nous voir et recommença ses démarches. Il me pressait de consentir à son
bonheur me disant qu’il avait la parole de mon père. Je lui
dis qu’il me faisait honneur mais que je n’avais nulle envie de me marier et
que ce serait toujours le plus tard que je pourrais. Il me répondit qu’il en
savait la raison, que j’avais tort de vouloir épouser un homme qui n’était
pas riche,
que d’ailleurs mon père
n’y consentirait jamais, que c’était une petite folie de jeune
personne dont j’aurais eu tout lieu de me repentir si l’affaire avait
réussie, et qu’un établissement devait être fondé sur la raison et non sur
un goût passager.
Cette expression me choqua, je lui dis que j’étais bien aise qu’il sut
l’inclination que j’avais pour le baron
mais que j’étais étonnée que la connaissant, il lui resta l’envie de
m’épouser, que je l’estimais trop pour le tromper et que je lui avouais que je
n’aimerais jamais un autre mari.
Il sourit de mon ingénuité, et me dit que j’étais trop
jeune pour décider de ma façon de penser à venir, et qu’il n’en n’était pas
épouvanté. Je finis par le prier de ne plus parler de moi à mon père e. Il ne dit mot mais il alla lui
raconter notre conversation et ils décidèrent que, tant que je demeurerais à
Paris , ils n’auraient jamais mon
consentement et qu’il fallait m’en faire sortir.
Départ pour la province
Monsieur de T… parti le
premier, et mon père m’annonça notre départ pour la province où il voulait aller passer
six mois. Le temps en fut fixé pour le mois de septembre et nous étions alors au mois de juillet.
J’en avertis le
baron qui était resté à Paris
cet été là. Nous pressentîmes l’un et l’autre que ce voyage allait
nous séparer pour jamais. Il redoubla ses sollicitations pour m’engager à le
suivre en Suisse . Je ne le voulus
pas. Nous nous promîmes de nous conserver l’un à l’autre pour un temps plus
heureux. Je passe légèrement sur les chagrins que nous causa notre
séparation, sur les propos que la tendresse nous dicta. Ceux qui ont aimé
véritablement peuvent se les imaginer et je ne prétends pas imiter le style
romanesque en les répétant. Je vis le
baron tous les jours jusqu’à celui de mon départ qui lui causa
la fièvre quelques jours auparavant, de sorte que j’allais chez lui
secrètement pour lui faire mes adieux. Il me reprit vingt fois dans ses bras
pour m’embrasser, avec les expressions les plus touchantes sur notre
malheur.
Séjour en Bourgogne
#Arrivés dans la terre qu’habitait mon père
pendant ses séjours en province
il fit revenir mes sœurs du couvent
et le plaisir de les revoir suspendit pour quelques temps mes regrets.
Bientôt la noblesse de la province
dont mon père était lieutenant du roi,
vint en foule nous rendre visite. Je m’amusais de l’air gauche et grossier des
hommes et des figures guindées et précieuses des femmes. Je les trouvais toutes
montées comme par ressort, n’ouvrant la bouche que méthodiquement et toujours
pour nous faire des compliments à assommer.
J’en riais beaucoup avec mes sœurs qui
avaient aussi pris les mêmes agréments mais que je corrigeais aisément en leur
peignant leurs figures. Quand je regardais ces femmes et que je pensais que
j’avais eu leur mauvaise grâce lorsque j’étais arrivée à Paris , j’en rougissais encore tant je trouvais qu’on
avait dû se moquer de mes ridicules.
Proposition de mariage avec
Monsieur de T…
Monsieur de T… ne fut pas des
derniers à venir. Il me fit quelques mauvaises plaisanteries sur mes regrets
d’avoir quitté Paris . J’en convins mais
je le reçus mal. Je le voyais toujours en conversation particulière avec mon
père , cela m’inquiétait parce que
je pressentais que j’y étais pour beaucoup et je ne me trompais pas.
- Ma fille, me dit un jour mon père , je veux que vous épousiez Monsieur de T… C’est un galant homme et sa
constance doit vous convaincre de son attachement pour vous. Son allemande
ne doit plus vous faire ombrage, elle part au premier jour. Il est riche,
vous serez heureuse avec lui et il n’y a pas de milieu, si vous le refusez
ne vous flattez pas que je vous ramène à Paris. Optez : ou Monsieur de T… ou un couvent
à cinquante écus de pension.
Je représentai à mon père l’aversion que j’avais pour cet
homme dont effectivement les façons me déplaisaient. Je lui trouvais un air,
des propos libres, ce qu’on appelle enfin un ton de garnison, qui m’était
insupportable. Il était d’ailleurs d’une belle figure et aimable. Je lui
rends aujourd’hui toute la justice qu’il mérite et je le vois beaucoup mieux
que ce qu’il me paraissait alors, peut-être par la prévention que j’avais
contre lui et pour un autre.
Le musicien entremetteur
#J’avais entretenu une
correspondance avec le baron par
l’entremise d’un jeune homme qui avait été gouverneur de mon frère jusqu'à
son entrée aux pages, et mon père l’avait gardé parce qu’il était bon
musicien, qu’il jouait de plusieurs sortes d’instruments et qu’il
m’apprenait à en jouer.
C’était un garçon rusé qui me faisait la cour parce qu’il connaissait l’ascendant
que j’avais sur l’esprit de mon père à tout égard, excepté pour mes intérêts
particuliers. Ce jeune homme, donc, avait paru s’intéresser vivement à mes
peines et m’avait offert, ainsi qu’au baron, de nous faire parvenir nos lettres
en mettant les adresses de celles qui me seraient adressées.
Nous les reçûmes réciproquement pendant trois mois.
Le baron m’engageait toujours à
résister aux ordres de mon père
. Il me faisait envisager l’état malheureux dans lequel je me trouverais
en épousant un homme qui s’obstinait à me vouloir malgré l’aveu que je lui avais
fait de ma tendresse pour un autre et de ma répugnance pour lui. Il concluait
sur la bassesse de l’âme de cet homme qui ne cherchait que mon nom et la
satisfaction de ses désirs qui, satisfaits, me mettraient au niveau des
créatures qu’il avait toujours chez-lui et peut-être au dessous par la certitude
que je ne pourrais lui échapper. Je sentais depuis longtemps que telle serait ma
position si je consentais à l’épouser et j’eusse préféré la mort. Mon père m’en parlait à chaque instant. Je lui
demandais du temps, il me l’accorda.
Trahison du père
J’avais écrit plusieurs fois au baron
sans en recevoir de réponse, cela me mettait au désespoir.
Mon père , ayant reçu plusieurs lettres,
nous les lut selon sa coutume pour nous faire part des nouvelles qu’on lui
apprenait. La dernière contenait ces mots :
-
Le baron de C... est enfin marié.
Il a épousé mademoiselle Ma… avec laquelle il était d’accord depuis
longtemps. Mademoiselle votre fille a été la dupe de sa bonne foi. Ne lui en
parlez pas, elle serait trop humiliée.
Mon père parut fort étonné.
- Eh Bien ! ma fille, me dit-il. Voilà cet homme pour lequel vous avez sacrifié
votre honneur, votre repos, l’obéissance que vous me devez.
Je restai immobile et tombai dans un anéantissement total.
Il me demanda s’il m’avait fait part de ses belles intentions, je lui avouai
qu’au contraire il m’avait écrit d’être ferme dans la constance que je lui avais
promise, qu’il ne changerait jamais.
Monsieur de T… était témoin de
cette scène, il prit un air de compassion de mon état en disant qu’il avait bien
prévu ce qui arrivait et que je ne devais y être sensible que par l’excès du
mépris qui devait m’agiter.
#Nous allâmes nous promener, il s’avisa alors de me plaisanter, il me dit qu’il
voulait bien être ma ressource. Je le fuyais autant que
je pouvais pour m’aller cacher dans quelques bosquets qui entouraient le château dont les dehors sont superbes et, là, je me livrai à mon aise à mon
désespoir.
J’écrivis encore au baron pour lui
reprocher son manque de foi. Je n’en reçus aucune réponse
et je renfermai ma douleur dans mon cœur, elle était excessive.
Mon père fit semblant de prendre part à
ma peine:
- Enfin, me dit-il, il n’y faut plus songer. Monsieur de T… me presse, je
vous donne huit jours pour prendre votre résolution au bout desquels vous
l’épouserez.
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