Au Pipirite Chantant [1]
Part II: Prière au soleil
Et des hameaux livrés à la luxure des mâles, à la fermentation des
épouses, à l'exhalaison des augures, j'interpelle dans l'arène de l'enfer la
démesure des grandeurs, j'éveille l'abeille des tropiques, l'astre qui couve
des promesses d'ivresse, le soleil rouge, le soleil bordé des crêtes de la
tempête, comme ces reîtres qui raniment la rage dans les tranchées d'une retraite
Et mes lèvres s'offrent à sa colère qui grave sur les fenêtres et sur les
gorges des falaises, sur les murs et les tympans de l'azur, sur toute
personne et sur toute verve, les rêves d'un peuple de colosses
A ma suffisance j'embrasse le premier ramier de la première saison, le
commissionnaire et l'assesseur des âges et des sages, je l'assiège de mon
haleine et de mon souffle, je l'associe à mon sang et à ma sueur et j'apaise
la ramure de l'humilité, la rumeur de l'orgueil
Mais les remparts du silence cèdent au sifflement des songes
L'énervement de la foi licencie la raison et le cœur
Et les anolis les plus lisses et même les canépices insultent le vivier né
aux frontières du sommeil et des hanches
Comme des blessures invisibles se moquant du regard, une honte soudain
debout, surgie je ne sais d'où, fraye sa mémoire à ma joie conquise et ses
crampons veillent à ma ruine
Mais je n'entends plus le tremblement des ondes qui militent contre l'orgasme de ma
fierté
Je cueille dans la proximité de l'astre l'évanescence d'une vérité, toujours inconnue,
dévastée aussitôt née, toujours en marche et toujours prête
Car ce n'est point flatter le bonheur que de saisir sur les seuils du crépuscule l'envol
d'une méditation frivole
Combien ont péri qui croyaient vivre à cause du grondement du réel?
Mais moi, né dans l'abondance du paradis, je remplis toute pause de vertige. La
maîtrise et la ferveur régneront où a joué la discrète folie.
Est-ce désespoir que d'exposer son corps au parfum d'une pensée?
Dans le lit rustre du souvenir, parmi les pierres tachées d'attrition et de
compromission, l'éruption de ma lucidité torture mes gémissements et c'est revivre que
d'aspirer un soupir de tendresse, une vague ivre de caresse
La mer, vigile sur son socle, innommée dans l'attraction des astres et de la terre, la
mer force-née, enrouée dans sa robe mouvante, déroule sa dentelle, évase son ourlet de
frissons, remuant ses cayes, son écusson de cendres et de sons, sa crinière de lierre et
d'argent dans le silence sombre mais brillant du sable innocent
Et sacrées soient sa ferveur, sa rumeur lointaine et proche, l'harmonie de ses trombes,
la vigueur de ses lames et de ses rouleaux
Car la vaillance amène de la mer dépose des simples sur nos rives pour la guérison
de toute corruption
La mer, la mer toujours seule agitant un chant d'âge de veuvage, roulant son lacet
d'ondes et de gouffres comme un conquérant brassant les victoires, les hommes et les
frontières
La mer parée de pierreries déploie dans son parcours un drap brodé de volupté
La mer éblouissante, armée de sel et de sève égrène des mystères et reprise la
mémoire avec l'élégance mûre des fruits impérissables
La mer, avare, bavarde, enlace l'anse de mon arc et chasse dans son tumulte la
fulgurance et la fascination
Et ses générations enveloppent les terres et les nations
La mer module le hurlement fauve du houngan en prière
Qu'on glorifie enfin ces dieux âpres, aux vœux battus par le vent et l'océan, aux
corps taillés dans le mouvement des vagues, au profil esquissé dans la danse de l'eau
vive
O bonheur d'assister au plaisir de la mer, à la délégation de ses pouvoirs aux dieux
des mornes et de la terre
Ces dieux dressés sur l'embrun et les brisants, sur la fondrière du monde, ces dieux
insignes, infinis, imperfectibles
Ces dieux tapis dans la disgrâce et dans la crasse Ces dieux géants et nains, gardiens
des sentiers des cultures
Ces dieux émondent la fumaison des terres
Ces dieux marins et souterrains
Ah quel chant n'ont-ils pas écrit sur ma mémoire à la lisière d'ici et d'ailleurs.
Ces dieux ont trop bu sur nos palissades
Leur chevelure reflète les rides du temps
Maintenant ils se regroupent dans les flammes du jour, étonnés, ébranlés
Au premier vent, Ogoun vêtu de blanc, jambes croisées, avec sa pipe de terre
cuite, perdu dans sa fumerie a voté pour un soir de sang
Et le souffle de sa pensée est une aubade à l'impatience de ses fils
Et sa parole est la lacerie de nos palabres, la pure boisson du soleil,
Hourra pour les dieux et la mer furieuse du diapason du palmier !
Hourra pour leurs gloussements confus dans le sable, pour le tyran de tant de vies,
pour cet aquarium de parfums, pour ces rustreries savamment satinées
Le sang chaud d'un porc fume dans un hameau lointain
Et les clochettes ivres de l'angélus nous bercent
Et c'est Agoué
Agoué roule des éclairs bleus dans son corps
Il dessine des lueurs pourpres à la frontière du crépuscule
Sa ceinture d'écume lèche les gravats, les récifs
Sa huppe multicolore happe le regard
Il lynche la lucidité
Et la mémoire tremble sous les souvenirs des âges de la mer, des larmes amères,
de l'antique sel vital et de la sève sidérale
Et Agoué s'érige en prévôt des vagues, il exhale la saine haleine du marin et
arpente la seule arène des grandes gestes
Et ce ne sont pas les raisiniers qui viennent assister ses reflux
Ni la fièvre des plages que sa traîne vient calmer
Ni l'homme en quête de beauté que sa vigueur veut griser
Mais la violence de ses fils qu'il vient renouveler
Une transe salutaire parmi les hommes d'Haïti, le bouillonnement de la mémoire parmi
les fils des Antilles
Un ruissellement d'énergie dans la mêlée sociale, le crépitement des courages dans
l'écoeurement des désastres
Amitié à tous les émeutiers,
Et des flèches bien trempées dans du mancenillier, et des coupes de son lait et des
grappes de son fruit et son feuillage et ses fleurs
Amitié aux continents émiettés, aux îles éventrées par ces corsaires faveux des siècles
de carie
L'aube s'élève dans les rivières et les étangs pour tous les voeux des révoltés
Elle assure le roulis de toute parole vivante
Et Agoué pourchasse la peur :
Que la vie ne s'égare plus dans les rades désertes, dans le scintillement des dents de
requins, dans les flammes d'autels dont la lampe ne porte pas mon nom, où ne
figurent ni rames, ni voiles, ni mâts, ni les vapeurs de mon souffle
Et que mon peuplement de coquillages et de poissons partout meuble l'espace de la
danse
Car je suis un ouragan en gestation, j'ordonne les vagues et les vaguelettes, les flots et
la houle, moi, la transmutation du tonnerre, la nudité mouvante, la brûlure
hurlante de l'alchimie
Et la joie salubre de l'enfant s'élance à la quête de sa naissance, de son enfance, de ses
saisons d'aise et de malaise
Tristesse, sa berceuse
Est-ce toi qui viens blesser et contrarier son sommeil
Ou son amie la danseuse
Insaisissable mais présente
Ou son spectre qui m'assomme?
Mais savez-vous mon corps
Que ses grenades jaillissent
Comme un solo de cor
Au matin au couchant
Comme un million de trilles
Dans ma tête et mon chant
Je ne suis que rébellion
Mes sens fauchés rouillés
Mes matinées usées
Mon sommeil dépouillé
Par la vie ce musée
Cette fileuse de misère
Elle susurre comme des moustiques
Affublée d'un rosaire
Ses tyrannies rustiques
Enfant d'eau et de terre, au plus fort des chagrins, quand la lune ne sait si elle brillera
pour des fantômes ou des hommes, quand des bombes brûlent la planète et que la
mer s'évanouit aux côtés des tueurs, quand l'astre solitaire octroie son or aux
corps destructeurs, aux amateurs de joies détergentes, nous célébrons, nous,
chaussés des lianes de la famine, coiffés d'éclairs et d'ailes, le troublant zèle du
limon et les crus festins des saisons
Notre vie dressée sur deux tropiques, notre soif tendue entre deux tropiques, notre
vérité, fêlée, taillée et saignée par le crime, nous frissonnons à l'heure des mots,
frémissant sous la brume et la ferveur dans la sève pâmée d'une légende
Noir! Écoute. C'est le glas du soleil
Il s'est décorporé
Sa grandeur s'est éteinte
Ses rayons une coulée de sang
Son domaine un marais
Il s'essore vers la boue! Regarde
Sa chaleur l'ombre d'un aquarium
Chenu cet horizon d'hiver
Mais il réjouit la glace
Il rêvait réchauffer
Il a tout refroidi
De nos cheveux tricotés,
De ces bulles serrées
De cette couronne que grise la main du vent nu
Jaillit une source d'incantations et d'interrogations
Enfant d'eau et de terre, quand tes yeux berçaient la lumière pour la rumeur de tes
songes et les bulbes de ton plaisir, un torrent de tonnerres épousait ton pays
Avec des bagues de fer, l'époux a embaumé les mains de l'amante
Car c'était pour lui mariage de raison que troquer l'engelure de sa langue contre la
fourberie de l'épouse
Que tressaillent maintenant vêtus d'orage et d'ouragan, ta plume et ton papier
Comme fée violée sur un mûrier, comme fille perdue dans sa fauverie
Et comme une force que l'on tord
Mais telle la taupe, les livres dorment ceinturés de leur crépuscule, jaloux de ce secret
défunt car les dieux par l'aube guidés ont tressé un sentier connu de tes aïeux
Ils assistaient l'esprit des hommes
Toujours émus, toujours inquiets et palpitants
Du soufre des souffrances, des salines du soupir
Appliqués à aimer la chair, à sanctifier la sueur
Méprisant le murmure des mots
Pour sauver la vie et les coeurs
Dans l'endurance des génies des veilles
Mais, enfant noir, la borée de l'âme a saisi ton innocence
Déjà elle menace les saisons de ton corps
Comme feuillaison à l'approche de l'automne
Comme l'alphabet par Satan mutilé
Et comme une plante par ses racines trahie
Les mots de jonc, de jaspe ou de jasmin jamais ne pourront reproduire l'arbuste et ses
fleurs, leurs tons et leurs couleurs
Complices de l'homme et de sa faim, de sa musique de son silence, de son esprit et de
son sol, ils émergent dans la vie, vigiles et frisés, zélés à germer aux lieux de
charmes ou de pleurs où chante l'onde, où joue l'orage et où sûrit le souffle
Le monde se meut dans la magie, le feu dans les secrets et la langue dans l'incertain
La science venue du lieu du verbe se venge des hommes
Et tous les livres sont muets
Ta peau est noire et Gutenberg est blanc
Tous les beaux cieux sont bleus
Mais les vieillards ont la tête dans les nuages
Voilà un piège
Le foulard du dieu soleil s'étendait, s'irisait, luisait tel un annonciateur, comme le reflet
d'une fête, comme une écaille d'écrevisse
Et les palabres; les ragots, la respiration des hôtes attendaient le vertige de la
pénombre
Et d'autres continuaient à chanter :
Soleil venez signer la trêve
Pour rythmer la vie à nos rêves
Les saisons meurtrissent tous nos corps
Et même nos terres fertilisées
Nos mains notre essence sont brisées
Et nos amours sont épuisées
Par des avocats en mal d'or
Dégainez pour nous vos machettes
Sur toutes les grèves et toutes les mers
Où se plaisent à rire les notaires
Et retirez vos baïonnettes
Tous nos bateaux sont des galères
Livrez-nous la ville en brochettes
La misère a brûlé nos pas
Troupeaux, gibiers, chiens sans mémoire
Attendent tous les jours leur mangeoire
Pour lapper d'illusoires repas
Ils se pressent devant l'abreuvoir
Et quand leurs femelles vont mettre bas
Ils bavent déliant gueules et mâchoires
Mais c'est la vie d'un peuple entier
Où seule la faim est en chantier
Et passe tout le monde par les armes
Ce pays souffle toutes les semences
Avec l'aisance de la démence
Incendiant toute une romance
Et de son gosier giclent des larmes
[1] Le pipirite est le premier oiseau à chanter le matin à Haïti,
un peu comme l'alouette sous nos climats.
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