Au Pipirite Chantant [1]
Part III: Réponse du soleil
Comme un feu inquiet j'erre sur les mers, les déserts, les fleuves, les herbages
fauves et les prés
Les ténèbres, mes nourrices, fléau de l'âge et du temps, assistent jusqu'à l'orée de ma
ronde le tourbillon des fleurs, des feuilles, des vêtements d'hier
Quand les paupières de la peur présagent de pourpres lendemains, je surgis lauré des voiles
de l'aurore
Et je m'en vais le soir dans le miroir pensif des délices et des sévices du crépuscule
Au point du jour, pierres, roches, fossés, lierres, vases, ruches et ajoupas, étangs,
masures, tufs et branches disposent de ma chair, de mon sang
Toute la terre devrait honorer en moi, l'apôtre des récoltes
Moi, l'engrais de l'esprit
Moi, les marches dorées du souvenir
Moi, le poumon des saisons
L'aiguillon et le dard des enclos frileux
Moi, le prince des provinces ensevelies
Le bûcher et le duvet des baies
L'entaille des taillis, la médaille des règnes
Déjà les témoins de mon nom se sont réveillés en Orient.
Et pourquoi les protestations des semailles à l'approche de mes raids?
D'ardentes phosphorescences brillent à l'ouest dans les vapeurs du sexe, de la
raison et du mystère, de l'eau couchée dans le melon, de l'eau debout dans la canne
A toi de protéger la couronne des Antilles, le revers tranchant de mon épée, ton
garde-sang, ton garde-vie
Et la lumière n'est pas mon chemin mais la trace de mes pas
Les eaux saisonnières se souviennent de ma voix
Les lainages d'hiver sont issus d'une fournaise
Les dernières étoiles, mes sourcils, mes paupières, brillent tel un tison dans les sillons
de l'ornière
Un ciel sans désastres, une cabane accueillante, une saison profuse, voilà chaque matin
l'espoir du paysan
Et son enfance encore juteuse d'aurore ressemble à un vestiaire maudit
Haïti, tu n'avances plus au milieu de gemmes, d'arc-en-ciel et de flamboiements
Un lourd partenaire effeuille tes années
Des cornes, des sabots, des vampires détroussent tous les jours ta demeure
Et comme des rats, des cancrelats attisant la laideur
Des plaies ont fané ta vaillance
Et les enfants sur la paille font ripaille d'ail et de millet
Et s'étanchent aux rinçures de la vie
Ils bénissent même les mailles de leurs chaînes
S'enivrant d'infusion de quinquina, du breuvage des pelures d'ananas
Haïti, toi, le vrai gangan des Antilles
L'éclosion des dieux érodait l'air et l'aisance de notre ère s'effritait flambée
Tu n'étais pas un bois-caïman, mais un caïman de feu et d'eau dirigé par le vent partout où
ma splendeur débusquait l'ennemi
Debout Haïti
Celui qui dort a l'haleine de ses songes
Je suis la flûte du temps dans les plis de l'azur
Créé et incréé, moi, le timonier du monde, l'amont et le brandon des destins. Mes rais
dénoncent les cauchemars des terres, les laideurs des crabes qui te pillent
Je ne me suis pas lassé de tes apostasies
Mais tu as honni l'explosion de tes dieux
Une pensée d'Afrique habitait un grand arbre triste et solitaire et scellait l'alliance de
ta sève à la fièvre des Antilles
C'est Damballah des Aradas qui a le galbe des lettres, la courbure des mots, la cambrure et
la droiture des chiffres, les ondulations et les flexions des textes. Que n'a- t-il pas dit de
son bastion, aux titans haïtiens au plus fort de l'action, adossé à sa femme Aïda, tenant
conseil et prenant conseil dans le ciel et pressentant l'éclair vif sur ses messages voilés?
Mais regardez ces montagnes blessées
Vous qui buvez le sang du jour
Ces ruisseaux presque chauves
Et ces sources cachées
Défrichez le chemin des plantes
Alimentez ô saisons les faunes de mes rêves
L'instant s'habille de mes joies et de mes larmes
Les fruits, les rameaux, les essaims, les oiseaux supplient tous les arbres assoiffés,
acharnés, s'irritant de la fontaine du temps, frissonnant du défi des étoiles
Me voici nu comme le premier venu, paré comme l'estuaire des siècles, mûr comme les berges
d'une blessure
Et mes sandales vont sceller les épousailles du temps et des sens
Et je condamne les unions morganatiques, celle du Vaudou, de Rome et des vastes
Etats politiques
Comme le vent avivé par un vantail entrebâillé et la rivière par une falaise fêlée
Comme un fleuve saisissant un rivage, j'amplifierai les bêlements de l'onde et je secouerai
le mouvement de la vie
Tes vœux sont des épiphanies
Ne va pas avant l'heure dans les vallons et les épinaies, élimer, érailler la fronde virile
de l'innocence
Tous les continents vous épauleront si les hommes se fondent dans l'homme
Que tes rêves soient des flèches vibrantes, ne les réduis pas en charpie par haine et par
désordre
Aime les dieux aztèques, les dieux indiens et les millions de divinités, ils ont pouvoir de
trancher les nœuds et de scier les carcans
Ils manœuvrent partout
Dans le silence docile des mornes, dans le refuge des précipices
Dans le rythme arachnéen de la nuit et du jour
Et accorde-moi ta confiance : je te livrerai le secret de la libération
Moi l'empennage des saisons et le plaisir des arbres
Moi la flamme vive qui embrase les semailles
Je ne sonde plus tes pensées, je les connais trop bien
Je veux élucider tes actions
Les alliances d'âmes armées ont horrifié tes dieux
Et les gencives de Rome jouissaient
De ces orages odieux
Qui éclataient tes mânes et qui les enfouissaient
Rome l'infidèle, Rome charnière des charniers
Dans le sillon des lataniers, avait pris des couleurs de cachiman
Dans des sermons déboutonnés
C'est au nom de la tiare, s'écrie un curé de la cathédrale
Campagnards cravatés comme dans un bal masqué
Lescot ignare comme un croisé
Crochetait à croupetons dans un vieux catéchisme des règlements contre les croquemitaines
Qu'il allait lire campé près d'une crosse d'évêque
Conquis par le croquis d'un discours sanguinaire
Car le Vaudou est sorti de la bouche de Boukman
Il ne peut mourir, il est devenu temple, royaume, citadelle
Car il a des vêtements de velours purifiés par la langue de ses prêtres
La boue, les poux, les clous ont purgé sa foi
Les églises passeront mais le Vaudou ne passera pas
Et vomissons tous les cultes des créatures, des livres, des tribus, des tabous, des rébus
Dès l'avant-jour je nourris l'haleine du rebelle
Haïti, tu as droit aux messes des vivants et des morts, du plein jour d'Afrique et des
joues chauves du vieux monde
La fumée de l'exploitation et du servage se dissipera
Haïti, petite épine fulgurante, tu dois étendre ta respiration
Te rappelles-tu le long voyage de tes enfants?
Quant ils venaient du Gabon, du Cameroun,
du Sénégal
de Guinée
des plaines de Nigritie
de toute la terre noire
Il y avait entre eux des kilomètres de terre
de terres indéchiffrées
de terres vierges
de l'air
de l'air
de l'air
Il y avait entre eux leurs dieux et leurs années
leur vie privée
leur vie publique sur les champs de mer et de plantation
l'intimité et le pays
des décades d'intimité que le ghetto marin brisait toute la foi qu'il fallait
paître
Tout les séparait
Ils étaient côtes contre côtes bien arrimés
Et ils se regardaient
Et ils mandaient la vie et la mort
Dans la même langue sans se comprendre
Et ils vivaient l'enfer, l'enfer
Chaque doux souvenir faisait renaître la douleur dans la chair
Chaque doux souvenir effaçait le passé
Chaque doux souvenir replongeait dans l'instant
amputait l'enfance
le père
la mère
la terre natale
Chaque doux souvenir attaquait la mémoire interrogeait la société et les vaillants savants
Chaque doux souvenir élargissait la plaie
Chaque doux souvenir secouait la fondation du
monde
se muait en interrogation
Et les souvenirs torturaient leur raison et la raison
de vivre
et la raison déraisonnable
et la science de Colomb le grand navigateur
oh! Capitaine! Directeur de massacres humains
Assassin de mes pulsations
Cauchemar de mes paupières de nègre
Termite de mes racines humaines
Nous voyagions par milliers, le dos courbé, la corde au cou, les chaînes aux pieds, les
yeux calés au fond d'un bateau
Et dans la bouche un goût de fiel, on pensait à l'enfer
Du fer-blanc nous arrimait par couple
Du pain noir nous occupait la bouche
... On s'en allait, ils nous emmenaient...
A l'horizon : un blanc
... Au fond de nous : un blanc...
Autour de nous : des Noirs
O Nègre où donc est ta beauté
Au temps des négriers tu crachais au visage des blancs
Tu défendais ta peau
Tu criais vive la liberté pour tes palais
pour le palais de tes yeux
pour le palais de tes narines
pour le palais de tes oreilles
pour le palais de tes mains
Tu te voulais le seul gérant de tes cinq sens
A chaque in nomine patri et filii de Las Casas
Tu prenais ta machette
La vérité pour toi se mesurait à l'insécurité du blanc
Nègre, tu étais beau le temps où tu tenais à toi
Tu étais beau le temps où tu cherchais en toi tes raisons de vivre
Le temps de veille et de tam-tam
Le temps de tam-tam et de veille
Le temps des grandes conjurations
Le temps des blanches conspirations des maîtres du savoir
Le temps où tes éjaculations d'or enivraient l'ancien monde
Le temps où tes poumons défiaient la respiration de la mer,
la mer amie des navigateurs,
la mer complice des prises et des mainmises
La mer, la mer
Mère des civilisations, Mère de toute transplantation
Mère d'astres et de monstres, de soucis et d'amour
Le temps où tes yeux rouges et noirs promettaient à l'Afrique
Ta mère, ta chair : restitution du vol, absolution du viol,
Et réintégration du soleil noir de ta matrice d'ébène
Le temps où les productions de tes mains amortissaient les voluptueuses soirées et les
folles dépenses des marquis de Versailles
Le temps où la mécanique de tes muscles mettait en branle et nourrissait les arsenaux et
les chantiers navals
Le temps de tes désirs réprimés bafoués
Le temps de la naissance aux passions inavouées
Le temps de la connaissance d'un monde saoul, d'un monde en proie à la furia de la
puissance qui se muait en delirium d'impuissance
Le temps de tam-tam et de veille
Le temps de veille et de tam-tam
Le temps le temps
Le temps de ta passion à toi
Le temps de ta compassion pour l'homme
Le temps de l'adaptation de ta jeunesse à la verdeur de l'ancien monde
Tous les dieux étaient là
Les dieux du Vaudou et de Rome
Les vrais et les faux dieux
Des dieux irréductibles, la chair est trop vivace
l'esprit bien trop pirate
Dieux de l'encens, dieux de tam-tam
Des dieux qui s'affrontaient dans le tumulte des cales, le ronflement de la mer
Dieux qui s'entrecroisaient, dieux qui s'ignoraient
Dieux qui se condamnaient dans un grand brouhaha
où tout était perdu
où tout était gâché
Et le malheur d'être dieux
Et le plaisir d'être hommes
Grand Nègre souviens-toi
Souviens-toi que les mots, les sons et les couleurs
T'ont condamné, brûlé, assassiné
Te souviens-tu de ta victoire
Te souviens-tu de la victoire des calindas et de la Négritude
De la vraie Négritude sur la terre d'Haïti
De la Négritude des champs de bataille
Du Négrisme des grottes sauvages où tu avais charmé jusqu'aux plus intraitables serpents?
Et n'oublie rien de ton passé
Ni Négrisme ni Négritude
Si le monde te méprise n'en fais pas un scandale
Et sache que cette dure exclusion préserve la race de tes enfants
d'autodafés et de bûchers
de strip-tease, de prostitution
Et combats Grand Nègre non pour vivre
Eux vivent et sont heureux
Mais pour la lumière qui doit te couronner
Tu circules partout figurant dans les rues d'Europe
dans les films d'Europe
Un amour du tonnerre s'est emparé de toi
Un amour de la foudre
Un amour des murs blancs
Amour de la raison, la haine des saisons
Amour du calcul et du béton armé
Amour du calcul et des techniques d'amour
Mille recettes enseignent l'art d'aimer
Que vaut ton corps ton cœur
Ton corps n'est que l'équivalent de l'or
Ton cœur une pompe à oxygène
Ton âme, ils l'ont volée
Grand Nègre à dents de lumière
Montre ta langue de cachiman
Découvre tes gencives de caïmitier en fleurs
Ouvre bien grande ta gueule
Et laisse voir au monde les cicatrices laissées par l'hameçon du catholicisme, de la
civilisation et de la culture grecque
Et demande aux mages de la technique, aux princes impérialistes, aux héros des
bombes d'insecticide et d'homicide, aux créateurs et destructeurs de dieux
Pourquoi Auschwitz et Buchenwald, pourquoi Madagascar
Pourquoi Hiroshima, pourquoi l'escalade
Et leurs raisons de coudre même leurs ouvrages de science de tant de verbe négricide
Dans l'avant-jour lavé d'allégresse, la rémanence des siècles fait défaillir ma force
Et mon chant licite descellé de toute crainte salue la sirène des chantiers, le soleil,
l'initié dépouillé
Je dis honneur à l'ambassadeur des planètes et des âges, au guérisseur des entailles de nos
songes et des offenses inécloses
Et je demande aux prêtres, mes complices, le secret et le pouvoir de reverdir le verbe mité
pour conjurer le suintement de l'affolement et du désespoir
Et c'est Petro, l'esprit agile et matinal, l'homme des deux mains,
l'homme des frontières,
l'ensorceleur et le mandataire
l'homme aux yeux rouges
l'accusateur et le défenseur
Impitoyable et Insatiable
l'homme efficace de part et d'autre du purgatoire celui qui a pris acte de mon
vœu
Et du haut de sa voix qui déracine les arbres il accuse
la ville arène de massacres
peuplée de ladres sans caleçons
de crabes et de requins
le capital aux dents bénies
le fiel du Vatican et sa teigne qui surveille
les anges aux raisons infinies
Et reprenant une voix qui agitait tous les jeunes trons, il parlait à la campagne, la
maudite :
Fille de la tempête tu tresseras ton bonheur
Avec l'eau douce des tubéreuses
Avec ces hanches qui chantent
Déchaumant, échaudant les chants charmeurs
Au sommet des arbres dépeignés
A la tête des monts débraillés
Toi, ma négresse orageuse
Aux pieds ridés, déguenillés
Ta souffrance flambée, émerveillée
Sur l'oreiller roux d'acajous
En train de babiller des Antilles éveillées
De la Guyane folle et sans joues
D'Amérique colorée sans péché et sans flamme
Arborant feu sang courroux
En manière d'épigramme pour foudroyer la transe
Tu verras ma négresse figues et cacaoyer
Manguiers, dieux, satans dans l'impasse
Pistaches, avocatiers, bananiers guerroyer
En rouleau luttant dans l'espace
Les anges et les agneaux seront des mercenaires
Les rochers prompts comme des vipères
Scorpions caméléons pressés comme partenaires
Sans gîte sans vie sans repère
S'en iront au sanctuaire prier les dieux vaudous
Supplier même la houle des jours
Crier famine crier misère chercher saindoux
Tambour au cou à chaque carrefour
Ce sera l'ère de la justice et nous verrons la terre promise
Même si ta mère devient amère et que ton mystère serre les ailes
Ta tête vaincra les fausses victoires, les fléaux de la malaria
Tes fruits croîtront même dans la glaise
Tes racines mobiles t'acclimatent au monde
La musique te tendra la main
Ta parole sera un flambeau
Ton café réveillera les sens
Ton rhum chantera comme une flûte
Le souffle des dragons des serpents rythmera tam-tam, jouera trompette, sonnera les
clarinettes
Mais il faut prier
Servir les dieux avant de boire
Arroser chaque jour l'oratoire
Et la vie renaîtra
Car ces cantiques blasphématoires issus des gorges du capital sont des diadèmes d'imposture
Que seuls vivent les chants nés chauds de nos chaumines
Tu hueras la nuée et la foule affiliée des assassins
Ta lampe sera pendue aux étoiles du ciel
La mer, la terre, la chair et l'air tremblent sous mes lueurs
Ta torche, ton flambeau taillés dans mes flancs
Ta lumière dans mes babillements
Ma couleur ma chaleur d'un bout du monde à l'autre
Iront mêlées aux dieux tourmenter l'occident
Bâtis sur mes rayons ardents
Car le temps est venu de décolleter la ville
Et d'habiller de pourpre le fiel de tes rancoeurs
Le temps est venu de mesurer la foi et d'écouter
Il est temps d'encadrer la patience, de chanter
Purifions nos mains au suc des feuilles pour approcher le sanctuaire
Et la garnison des colombes et le cordon des échansons viendront servir ma parole
Et les fleurs se sont mises à chanter
Haïti s'allume comme un chat
Son haleine et son ivresse fusent
Ses hommes et ses mornes chantent déjà
La cannelle et les épices s'amusent
Les saisons fleuriront nos prairies
La vie habitera nos hameaux
Et nous rafraîchirons les mots
Nous allons vers la féerie
Une main a enrichi nos sols
Elle nous a permis le repos
Braises des syllabes pures comme des sols
Zones d'amour les chemins verbaux
La grosse caisse va parler créole
Nous aurons toutes une auréole
Haïti vivra dans l'éclat
Plus délicieuse que la mélisse
Plus de Bouqui ni de Malice
Nos dieux salueront ce contrat
On ne verra plus de guérilla
Car s'en iront tous les chameaux
Haïti Antilles Quiqueya
Plus tressées qu'un solide rameau
Auront bientôt le vent en poupe
Si tous leurs petits-fils se groupent
Notre vie progressera par sauts
Il faudra partir à l'assaut
Bohio, Toussaint, vents matinaux
Des bruits d'écho, points cardinaux
De nos soucis chassez les rides
Évitez-nous les précipices
Quand arrivera le jour propice
Que le bonheur soit notre guide
Sur les dépouilles de la nuit et sous les sables de nos vœux, la vie plantait ses feux
Parmi les vocalises des oiseaux et la sueur de nos songes, les fourches du soleil
ensemençaient la terre
Et ces présents soulageaient la raison calfeutrée
par le tumulte des cauchemars
la raison effrayée par la danse des mots
la raison affolée de réjouir le cœur
la raison dénudée par l'arête des saisons
la raison encore toute juteuse de rosée
Suivant une seule voie
Maîtresse d'un seul mot
La réalité obstruée
Le réel obsédant
Et qui propose la mort
Comme un grand moissonneur
Aux confins de la naissance et de la vie, la nuit en fermant ses battants sculptait des
festons sur le jour qui s'étendait
D'âge en âge
Elle sollicitait la mémoire
Elle éventrait l'espoir
De père en fils
Elle zombifiait l'homme
De jour en jour
Elle étouffait l'histoire
A chaque génération
Lassée du retour de l'aube
Elle essaimait dans la vie l'amertume des souvenirs
Enivrée de son propre mouvement
Elle posait son haleine sur les berges tièdes des blessures
Et sifflait toutes les renaissances
Toute croyance charbonnait
Dès le petit matin, la chair du paysan flânait dans sa vareuse
L'homme titubait de désespoir
Parmi les mots qui croissaient et s'allumaient en lui, soudain s'imposait l'image de la
femme :
Femme noire, femme au corps enchanté, au sexe immortel
Cheville de ma joie
Levier de mes nuits
Rochers blessés de mon espérance
Proue flétrie de mon royaume
Matins fleuris de mon enfance
Tes flancs passionnés luisent dans mes mains
Et ta matrice bénie dispense l'impérissable lumière
Oh! Femme
Fruit des hauteurs, demeure d'éternité
Femme noir je touche ma peau labourée par le vent, traitée par le feu, récoltée
par les loas
Et je pousse des cris
Et je demande à ce qui vit et palpite
à l'air que je remue
au papier mon confident
à la table ma complice
à la plume mon sang
des nouvelles de tes saisons
Tu as pétri dans ton enceinte les plus immaculés des corps
Tu as fui tous les jours de compromission
Tu as semé en terre ingrate soleils et ruisseaux, floraison de bras et foison d'énergie
Des rives tonnantes de mon berceau, dans la gravité docile de ton sanctuaire touffu,
j'épelle une question
Qu'est devenue ta foi depuis l'hypothèque des navires?
Que dit ta grotte mugissante de l'effeuillement des frères?
Mes enfants sont partis crie la Femme noire
Ils m'ont laissé au cœur le deuil de la solitude
Ils répandent leur souffle sur les pôles gelés
Ils souffrent sur tous les continents, captifs de la ruse des violents
Ils sont innocents
Mes enfants, je les multiplierai pour rafraîchir le monde
je les rendrai puissants
je les rapprocherai l'un de l'autre
je leur donnerai pour héritage la planète
Dans leurs mains je déposerai les vignes du monde à venir
Ils sont maintenant trop faibles pour être seuls trop frêles pour la culture du béton et des
bombes H
Ils sont comme des feuilles sans racines
Ma sève la nuit se lève vers eux comme la prière vers le ciel mais le jour ivre de technique
me brûle en chemin
J'arrive à mes enfants
quand la colère des hommes a terrassé l'esprit
quand le corps se repaît dans l'harmonie des sens ensommeillés
quand commence la saison des rêves
quand l'écran des songes déploie ses feux glacés, ses nuages et ses étincelles,
le courroux et l'outrage de la douleur souveraine
Femme blottie dans l'espace de la malédiction
léchée par la folie
nouée par la honte
Femme dépouillée de gaieté
Femme altérée de clarté
Mère du monde comment vibrent les pores de ton corps
comment respire la craintive flamme de ton amour
Femme noire raison de mon chant
champ de ma joie
fontaine de mes paroles
source de baisers et d'offrandes
Les souvenirs ébranlent ma chaleur
Car loin de toi mon cœur n'a pas d'assise
J'ai approché beaucoup d'hommes et de femmes
J'ai croisé des mères d'hommes mais pas un seul foyer d'amour
J'ai rencontré des visages maquillés mais pas un seul nid de tendresse
Pas une coupe de beauté ne s'est offerte à ma vue
Ma patience a bu toutes les couleurs
Mais tout a immolé ma soif
Je ne compte plus les bosquets empiégés
Le poivre de mes cheveux à reverdir les choses a pris la teinte de la neige
Et quand j'ai cherché l'homme sous l'épaisseur des chairs j'ai découvert un immense
désespoir
Femme noire
Ton corps rend jaloux le satin et la soie
et le vêtement transparent des plus beaux papillons
Il caresse telle la pluie tropicale au printemps
L'amour envie mon séjour sur tes plages
Ma main sur toi chemine comme les vagues sur la mer
Tes jambes s'en vont où murmure la fécondité
Comme des colonnes de lumière
lles montent droit à ton ciel profond
Tressant à l'ombre de tes hanches et de tes bras fleuris le secret nu de ton enceinte
Tes jambes gardiennes de ma virilité
Serpentent mes rêves
Et allument mes nuits sur les tropiques de ton fort, la pelouse de ma foi
Ton corps ne connaît pas l'hiver
Il est réglé sur ton cœur
Et les saisons l'honorent
Et le soleil emplissait le jour, éveillait les sentiers plissés des montagnes, aboyait sur
des
tom-beaux de boue, sur les feuilles peintes par sa ferveur et sur la terre arable tous les
matins saisie par le tressaut des pas
Tous les matins émue, ravie et couchée lascive sous son géniteur
Et le sifflement du soleil distillait le suc des fruits, enrichissait l'ardeur de la sève et
inspirait la devineresse qui sévissait par l'encens et la violence sur tous les
jaillissements de la vie
Toutes les plantes frémissaient
Les sapotilliers déraisonnaient
Les tamariniers prodiguaient aux passants un breuvage sensuel
L'homme oubliait sa soif
De village en village le défilé cavalier du jour faisait naître la joie
Mais la fureur aussi assaillie dans l'ombre par une pétition repartait pour un nouveau
massacre
L'eau assise dans la vase, sobre comme une faction de malveillants, s'abandonnait glauque et
la bave même du crapaud encensait le soleil
Les fagnes et les marécages, les marigots et la fange ranimaient leur venin à la flamme du
phare
Et tout se fardait à la vue de cette calebasse céleste, les doctrines et les
liturgies, les fléaux et les fiers-à-bras, les dunes, les mamelles des montagnes
Tout vivait somptueusement, les claquements, les coassements des grenouilles, les murmures
des insectes et les bruissements des paludines, les coquillages palustres, toute la faune des
limons, les joncs et les roseaux, tous les potentats des nappes marécageuses sortaient de
l'hébétude, oeuvraient au soleil levant
Les oeillets procuraient le sel, les salines se réjouissaient du paludier tout pensif sur le
mulon
Le soleil inassouvi broutait ses protégés
La confrérie du vent et de la pluie confondaient les transes du houngan
Les outrances de l'anophèle peuplaient les tombeaux
Et toutes les créatures qui croissent au cœur des marais, les planorbes et les roseliers,
les bécasses et les bécasseaux, les ronciers et les bécassins, les sarcelles et les souchets
embrassaient le levain du jour
Les tourterelles, les hirondelles lissaient leurs plumes
Les vautours et les maringouins, toutes les racailles déshéritées par la nuit s'ouvraient à
l'ensorcellement
Et les chauve-souris se reposaient à l'orée du bois
Le fiel d'un coup d'ailes montait dans les ménages, réveillait les petits mounes pour
conduire les vaches à la source
Les tubercules, les boursouflures de la terre attendaient des biceps, les
pois-france, les pois-congos, les pois rouges et les pois noirs éclataient et réclamaient les
mains des jeunes filles
Et les dépouilles du plaisir se calcinaient
Les feux captifs de la prière se dessinaient à peine dans cet incendie de clarté
La brume du matin ensevelissait les douleurs
Les corbeaux en craillant réunissaient au chevet d'un vivant les bras indispensables au
jardinage et au village
Les arpenteurs, les notaires, les avocats et les fondés de pouvoir ricanaient
Un propriétaire devait affermer
Les citadins n'étaient pas venus respirer
Ils voulaient aspirer
Avec les secours des lois, précédés du papier timbré, d'un songe soufflé par la certitude
d'un hounsi, leurs discours rempliront leurs poches et la campagne sentira aux entrailles le
travail de ces partages
Les dieux se repaissaient des offrandes d'hier
Les divinités du Dahomey et du Nigéria se taisaient
Mais Agassou, Agaou, Linglessou, les loas maçons, louaient la pourpre des hounsis
Legba et Mawu, des dieux puissants contemplaient la coulée du vin de l'univers sur le gazon
et méditaient sur les pleines et les mortes saisons
Ogou Badagri, l'insoumis, sabres et drapeaux en main, sur une mille maîtrisée, fixait la
foule, déployait des passes sur l'assistance
Il réchauffait le sang des hommes et ses yeux rouges attendaient une convulsion,
car il ne sollicitait ni évasion, ni ovation, ni discussion, ni division mais la mémoire sauve
de la population, la mort des temps anciens, la rédemption des habitations et de la végétation
Et les loas circulaient auréolés de croyances, favorisaient les plantations et les
destructions, troublaient le tir des criminels, des scélérats
Ils mûrissaient la révolte et faisaient bourgeonner les mécontents
Ils nourrissaient les goyaviers, la pomme cannelle et la cannaie, le campêche et le manioc,
les manguiers, le cacao, les bayahondes, les pommes de terre et les cacahuètes, l'alcoolisme
et les corvées, la déraison et la tuberculose, les frangipaniers et les franges d'hommes, les
calamités et la malaria, la misère et la faim
La lumière dépeuple et froisse la passion
Elle traverse les niches, les fétiches et les riches
La terre en friche est son amie
La biche et la pouliche l'amusent
Le bûcher et les hommes sont ses dépositaires
Le pharisien et le novateur, le cagot et le révolutionnaire, le sable et la rosée, le temple
et le tombeau, le nouveau-né et le vieillard, la chair et l'esprit s'élancent à sa rencontre
Car la lumière est dans les yeux des hommes
Dans les racines qui étripent la terre
C'est la semelle et le millet de la vie
Les pots cassés et les hounsis, les pierres et les serpents, les coqs et les cabris, les
grèves et les plages scintillent à son approche
Oh! le grand miroitier de la terre et des hommes le bijoutier des angoisses
surmenées le délire des flammes en dérive le chansonnier de l'univers a mitraillé les sourcils
de l'espoir
Et soudain la gloire du rossignol, à travers l'herbe et les feuillages, vient vivifier la
saveur, la grenade mûre de l'humour
Au milieu du pullulement des ombres
Au milieu de tout un peuple d'inquiétudes
Au milieu de ces songes flambés par la désespérance et la méprise
La ferveur enchanteresse des frondaisons a rallumé la bonhomie des possédés du plaisir et
bradé les gifles du soleil criant sa vigilance et sa nécessité
Le saisissement de l'extase et du dégoût, de la vénération et de la diffamation a corrigé la
cécité des hommes, balayé l'infidélité culminante du crépuscule et la syntaxe onctueuse de
l'insémination solaire
Alors le paysan suspend sa joie roulant beautés et péchés sur la devanture de sa porte
C'est un réceptacle d'obsession et de ravissement, d'abattement et d'ivresse, de liesse et
de gaieté
Insensible à l'envers et à l'endroit d'aujourd'hui, aux faces d'hier et de demain, il tient
la balance du système et s'institue mausolée de l'extravagance
Bractée de l'innocence
Bélier du jour et de la nuit
Et personne ne devine la salubrité de ma transpiration, mon haleine de soupe de
pain noir, l'amertume de mon ventre, la retraite de l'ail, du cresson, des galettes de manioc
Et je dis à mon chant :
Debout comme les jarrets d'un étalon
Dans les prairies et dans mes veines
Comme une réplique de l'eau, debout dans les corsages de la canne
Comme un manifeste de moustiques tenant conseil dans la mare
Hymne charmant l'apostasie
Comme un désastre pourri dans le fracas des nuits de prières
Le cousinage des puces et du sommeil
Dans le schisme du civisme et de la vie
De l'ordre des requins et des devins
Comme la plage commune de l'abeille et des fleurs
Mon chant nocturne et matinal, feutré par le vagissement des banques, hennit et ma chanson
hantée par les hochets sacrés lève la crête avec la double hache du dieu
Chango sculptant la splendeur des loas
Et mes vaillantes spéculations sur la vérité, sur les pierres, sur les plantes autour du
tambour assoto moissonnent et fauchent, sarclent et glanent les envoûtements et les
métamorphoses
Et je défourne avec prudence la dorure de mon espoir
Car les coquilles de mes rêves abritaient un fagot
Un guêpier habitait le panier d'osier de ma négresse et l'anse n'en savait rien
Elle croyait transporter des sortilèges, une poule noire et une poule blanche, des oeufs
couvés et des oeufs frais
Même le sorcier qui nasonnait avait ordonné les gris-gris
Tous les chemins étaient prévenus
L'embûche sécherait les grandes cases
Nos coups de filet et nos coups de nasse agenouil-leraient les nobiliaires devant nos terres
L'huile de ma rage immolée devait démembrer les privilèges de la ville
Le tic-tac de l'aurore précédait nos pas
Le cochon fumant devant les ajoupas forçait la discrétion
Et c'est un grand spectacle dans la première flamme du jour que la voix du jeune berger
ordonnant son bétail avant de retrouver l'insti-tuteur déjà impatient de finir sa journée et
de rencontrer dans quelque cabaret du village le maire et le préfet joufflus de la sève du
pays comme une nappe de poussière battue par la pluie, comme la tourbe du dollar giflant
l'odorat
Et l'aube tumultueuse sur chaque feuille sur chaque goutte de fraîcheur posait les bulbes de
l'aurore
Une clarté ivre de mousses, d'effroi, de fruition, de vergers, claironnait la complicité de
la déveine et du tafia, des gravats, des fantômes et des souverains et léchait follement les
aisselles des ténèbres
La cohue poussait dans la plaine, nourrissait les nuits, ouvrait les nichées à la
cadence d'un mulet fumant un sentier pour conduire son maître au temple
Mais les flûtes neuves, aux trachées d'oiseaux, taillées dans le corps des roseaux
adoucissaient souvent la brûlure des rêves jaunissants
Comme une planète hermaphrodite répandant un chant de fête et de sexe, au faîte de sa
florai-son, un hymne viril, humide et chaud aux collines des tropiques
Comme une végétation déliant ses pourpris, ses plissures
Et l'homme pensait à sa terre :
Terre où j'ai poussé
Terre qui m'a bercé
Terre de passion et de lévitation
Terre en perpétuelle germination
Pôle d'ombres et de silences
Couche ridée par l'inquiétude des tubercules
Souche d'ébène fumant
Quelle plante n'a circulé dans tes veines
L'hiver ne pleure pas sur toi ses grumeaux de malédiction
Le printemps jamais ne t'embrasse dans un manteau glacé
Car l'été et l'automne dans tes flancs s'allu-ment
La magie de tes feuilles rajeunit la parole, la vertu de tes fruits et
l'humeur des couleurs que tu prodigues célèbrent l'espoir
Tes fleurs obsédantes et profuses étourdissentles sens à jeun, remuent l'âge
morne de la terre, infusent le sang de l'homme
C'est le rôle du printemps d'ouvrir les écluses de la vérité
d'attaquer tous les ports de la raison
de garder sauve l'investiture du don
Et la terre d'Haïti songeuse et gaie comme une adolescente, bastion du mystère veille au
cœur des hommes
La terre d'Haïti allume les festivités et chante la suprématie de la joie
Elle embrase la nuit de générosité
Et naissent les délices dans cette terre d'angoisse et d'assomption
Le paysan sait que la machette empourprera les coupables
éclairera les tombeaux inconnus
calcinera les bottes et les képis
interdira le deuil
Et c'est pourquoi depuis Louverture et Des-salines toute la terre d'Haïti déploie des
flammes d'inquiétude
Sa lumière laboure toute ivresse
Et la lune sauvage se prosterne le soir où a siégé la démesure
La terre bourdonne en toutes saisons
Tous les rêves chantent le désir
Pas une blessure sur cette matrice prodigue Pas une couleur trop forte dans ce
champ d'arc-en-ciel
Pas une odeur qui n'étreigne l'odorat
Et ses fils sont captifs du pays
La vue d'un nègre de la terre d'Haïti
Le goût trapu de fraîcheur et de charmes
L'ouïe héritière des pratiques du vent
La main comblée des prémices de l'océan
Tous les sens haïtiens sont fées, déesses du vent
La terre d'Haïti grosse de fermentations et d'une brigade d'arbres à pain a condamné les
pleurs
C'est une terre de déraison où la sécheresse n'a pas de gîte
où le cocotier enivre même la mer, la vivante
C'est une terre d'enfantement
Elle abrite le poète et l'incendiaire
l’œillet et le bayahonde
Elle réunit côte à côte le kénépier et la sensitive
Elle aligne au lendemain des noces le campêche et le sapotillier
l'igname et les manguiers
Elle pétrit la rosée et sculpte la vie dans la couveuse de la faim
dans la demeure des zombis
Ses palmiers brodent les nuages et encensent la volupté du jour
Les boutons de ses caféiers font pétiller la nuit
Sa gerçure sème l'angoisse dans le feuillage et dans les fleurs
dans l'écorce et dans les racines
dans la poitrine d'une paysanne et dans le corps d'un initié
La Sèche, éternellement en prière, fortifie
Soudain un songe saisit la mémoire et peuple
la voix en faveur d'un arbuste d'un mot de grave humilité
Salutations, respects disait l'homme au maïs
Toi la fierté rousse du regard
Tes épis, l'ivresse du jardin
Plus drus qu'un chœur enfantin
Étourdissent nos délices
Et réjouissent nos oiseaux
Par tes prodiges et par tes charmes
--Dérobés au soleil
Ta chevelure souveraine fascine
Face à la scintillation du jour
A tes ondulations colorées
Front semé, chair ferme, sur la faim tu dessines
Comme des protogyries, ces formes hiérati-ques
Ces hybrides solennelles, exécrant tout passé
Faste radieux, corps autonomes je veux ton pain tes mains
La soif l'avidité de la chaumière nos cœurs nos vies suspendues
Bousculent la crête du malheur et qu'ils soient grands ou nains
La ville furieuse, avide, avance, éperdue
En trombe pour admirer ton corps, elle veut saisir tes étalons
Géants ou miniatures selon ton extraction
Pour les prochaines semences ignore les gelées tes ennemies
Tu luttes pour la beauté pour le ventre de tes fils
Contre les averses brutales fourrageant le sud
Et je dis salutations, respects, à toutes les gra-minées, à toute la nature
Au millet défiant l'austérité du ciel
Avec sa gaine et sa ligule, ses glumelles et ses épillets
Au millet étalant à la face du destin le grand coût de la vie
Au lait de mon enfance la joie vive des volières
Aux seins de la sécheresse glomérule des savanes
A la blessure gelée sous les saisons arides
A ses huttes chaleureuses à ses épaules fanées
A l'aisance ébréchée d'un muscle d'un cœur à jeun
Et je salue aussi le vent qui assiste l'étamine
Fertilisant l'ovaire et les stigmates du mil
Vigoureux, même si le souffle des nuages a sifflé l'ivresse d'un champ en
quête des gestes, même si l'orage distrait a secoué de ses eaux orgueilleuses la campagne,
l'enfance et la force
Salutations aux tiges d'ascète
Car tous les jours de grande disette
Des fleurs verdâtres glabres et glauques
Promettent le pain et la farine
Le grand arbuste des saisons chaudes
La mère de toute chair
Nous laisse son bien et sa salive
Avec scrupule sans un soupir
C'est du manioc écorce d'eau pure
Vêtu de l'étoffe de la terre
Quand le soleil est en colère
C'est le manioc le pain du soir
Et quand la pluie pèle toute la terre
C'est lui qui parle de la bobèche
Mais il faut saluer l'igname
L'igname jaune gluant ou sec
L'igname vif et plus pur que le lait de corrosol
Il assiste à nos soirées
C'est une volubile grimpante
De très ardente croissance
Elle grimpe s'enroule sur les troncs
Elle s'étale sur le terrain
Comme l'averse sur la colline
Elle développe ses bulbilles à l'aisselle même de ses feuilles
Elle vit silencieuse parmi la chaleur et la pluie
Et d'un coup dévoile toute sa fraîcheur pour abolir les misères
Ses tubercules sont fascinants
Cette plante est un très grand soldat
Le plus vieux des vaillants guerriers
Le versant fauve de nos combats
Dans les flammèches du jour, les cases éparpillées autour du mapou bâillent après le grenier
du ciel
Les monts, les plaines et les collines tous les ans se défeuillent
La chaleur a brûlé les gousses roses de l'aurore
Et la fraîcheur qu'épie le soleil en un clin d’œil a pris les cheveux roux de l'automne
Et la savane comme un peuple de canailles ricane des mânes et des loas, étale
les ossements d'âne à son âme confiés
Sous les yeux d'enfants nus
Jouant avec leur sexe
Cherchant des pierres sphériques
Faisant des pâtés
Avec l'urine et la salive
Un enfant noir contre la nature a mille res-sources, dans sa lutte contre les
saisons plus d'un atout, dans sa façon d'aspirer la vie qui naît des cendres et du soleil une
force, une coquetterie qui font pâlir la fantaisie de la forêt
L'enfant noir crie quand vient tomber sur sa peau douce et lisse, pure comme
l'eau de source que les rocs ont filtrée, le jour qu'un horloger distille
L'enfant noir crie et demande que son corps qui illumine ses nuits se
substitue au soleil incons-tant
Il demande que ses yeux prennent la direction d'un monde opacifié par la fumée
de l'or
Dans ce petit matin bosselé
L'enfant fouette le délire
Les paysages du sommeil saignent
Et l'amertume se dresse sur ses mille pattes
Dans ce petit matin pelé
L'enfant joue à cache-cache
A cache-cache avec le soleil
A cache-cache avec la misère
A cache-cache avec ses blessures
A cache-cache avec son sourire
A cache-cache avec sa propre ombre
Il a soif de grand jour
Il tourne le dos à la nuit
Il tend un piège au soleil
Sous la mamelle des dieux
Le grand mapou des Joas
A la tempe du soleil il frappera un grand coup
Au cou de la faim il attachera une corde
Il la pendra au mapou
Pour crever la misère
Et sauver son sourire
Pour épargner son ombre
Et éblouir le ciel
Car l'enfant goûte la passion de l'aurore
Il veut planter cette ivresse dans le sang des hommes
sur les fronts égarés
dans les racines de l'herbe
sur chaque tronc d'arbre
dans les pores de toute chair
et sur tous les visages
Et l'enfant valse avec la joie
Comme l'océan avec ses vagues
Comme la douleur avec les larmes
Comme la soif avec la salive
Sous les aisselles du petit matin
Avec l'enthousiasme de ses sens
Avec la vigueur d'un ramier
Malgré les crépitements des maux
Malgré la chair rugueuse des jours
L'enfant a essuyé ses pleurs
Et le voilà comme un dompteur
A la place du soleil
Dans la poitrine de l'aube
L'enfant noir apprivoise les cauchemars
La faim et ses démons
La faim et l'humiliation
Les jours sans pain et la maladie
La faim, la vie ridée
La faim, l'accoucheuse d'ombres
La vie ensevelie
Et l'enfant remue la mousse de la vie
Dans les pétales du petit matin
Et l'enfant noir balaye toute ruine de sa mémoire
Il compose avec le désir
Et son chant va lécher l'espoir
L'espoir caché dans les replis du jour
dans les radicelles de l'éclair
L'espoir blotti dans la clarté des songes
dans les épis du silence
L'espoir lové dans la pulpe des yeux
Et ses paroles égrènent des fleurs écarlates
Elles survolent des projets désarmés
Elles recousent les aubes perforées
Et le chant aussi s'enivre
Dans les sanglots du petit matin
Mais il danse avec la sueur au front
A peine voilé il défait sa ceinture
Il torture la chair en étalant son tronc
Et les mots soufflent de toutes parts
Comme si la vie était un carnaval
Comme si le rêve était une sorcellerie
Le rythme d'une effronterie
O dieux ô cieux
Dans la pulsation de l'aurore
Vos bouches sont une pépinière
Où vivent les flots
Où se peuple toute bergerie
Dans ce petit matin tout nu sans rosiers sans parfum
La mère s'installe dans son fils pour boire ses larmes
Elle lui apprendra à aimer
Pour pleurer à sa place
Pour lui léguer toute sa force de joie
Et les ruisseaux creusés sur ses joues scintillent
Et la mère vacille devant l'oratoire
Elle déchire des toiles d'araignée
Dans la moelle de l'aurore
Jamais je n'ai vu gaie cette mère aux cheveux en broussailles
Jamais je n'ai vu rire ce visage dépouillé de joues
Jamais je n'ai surpris sa bouche trahir les dents qui furent la lumière de ses nuits
Quand cette mère me disait l'état de siège du sort sur la santé de son
Quand elle me parlait des cauchemars de ses fils, du dénuement de leur
garde-robe
Quand elle levait les bras au ciel pour implorer une nouvelle fois la grâce divine
Les larmes coulaient à flots
Les yeux s'évaporaient
Les narines tremblaient
Et la voix se cassait
Quand les enfants allaient au lit à dix heures du matin au mépris du printemps qui déployait
toutes ses beautés, ses fruits et son diamant
Quand le plus jeune n'avait pour jouer ni che-mise ni culottes
Quand la puînée ne pouvait être propre qu'en attendant l'effet du soleil sur les branches de
cerisier
Les larmes venaient à flots
Quand la beauté infatigable d'une mère tannée par la vie doit fuir la foule à cause du lait
à payer et du pain à régler
Quand plus brillants encore ses yeux perçaient tous les passants pour éviter une rencontre
et trouver un créancier
Quand elle rentrait avec des bouteilles vides et du maïs sans huile pour son mari et ses
enfants
Toute l'eau du corps coulait
Et dès l'aube avec ses maigres vivres et ses paniers de jonc
Elle s'ébrouait vers le marché
Plus chargée qu'un mulet
Plus leste qu'une flèche
Plus agile qu'une chèvre
Elle gravissait les pentes décharnées par les cyclones et le déboisement
Elle dégringolait les sentiers avec indifférence
Avec la même indifférence que la mémoire exhumant dans un songe les effluves pestilentiels
du temps
Et le père supputait les profits de la cavalcade
Montrant des gencives édentées comme un fruit brûlé
Une gueule ravinée comme un arbre pelé
Espérant tout haut la saison des pluies
Au pipirite chantant sa voix naufrageait
Car sa vareuse a l'âge de son grand fils
Tous les deux sont âgés de dix ans
La vie caresse et mûrit les enfants
Les sueurs les saisons pourrissent son vêtement
Comme l'écume soudain vient souiller l'horizon et rouiller le repos
Dès le matin le grouillement de la misère pâlit les songes
Et sur tous les chemins la campagne d'Haïti engendre une immense salivation de femmes
Les coteaux inondés des teintes des foulards fascinent les rivières
Tout répercute l'angoisse de ces vendeuses
Et une brûlante respiration d'espoir comme un frémissement de rosée dans l'ombre des
feuillages traverse les vertèbres
Et le marché mélancolique est béni par le prêtre
Des clients rôdent sans acheter
Des voleurs profitent d'une distraction
Et les négresses libèrent leur cargaison d'injures
Elles déchargent leurs provisions
Elles invoquent les saints et les Joas
Les policiers comme les insectes ont des antennes pour trancher les disputes
Dans la chaleur du petit matin
Et les hommes aussi arrivent au marché
Avec un veau ou avec un porc
Ils ont salué Ogoun, ils ont bu
A chaque source ils ont miré leur visage
Ils se sont rafraîchis
Ils ont allumé leur pipe
Dans le miroir du petit matin
Et ils circulent autour du marché suivis de leur bétail et souriant aux payses de rencontre
Et leurs fils coiffés d'une cascade de chapeaux de latanier ou de sisal se promènent
De leur nez coule du lait à la vue d'une jeune fille
Et je me rappelle cette femme et son enfant vêtu de calicot
Cette paysanne douloureusement belle au front poli par la pluie et le serein
Au front lavé par le soleil
Cette perfection de la chair
Ce corps de sève
Cette souplesse de roseau ondulant
Cette femme plus odorante qu'une pulpe végétale
Malgré ses escalades pour atteindre la ville
Malgré la journée déjà défleurie
Je me rappelle cette femme au corsage délié
Cette femme au sourire humilié
Cette femme d'ébène et d'ivoire
Cette femme criait « pillage » pour annoncer qu'elle liquidait ses vivres
Et mille feux jaillissaient de sa bouche
Mille bougies s'allumaient dans ses yeux
Et sa voix lézardait tous les passants
La fierté s'agenouillait à ses pieds
Cette femme brûlée par la vie décontenançait l'orgueil de la ville
Mais le crépuscule l'approche de la nuit rou-geoyait ses pas
Le marché lui-même était en pâture au silence
Les paysannes maudissaient la ville
Elles regagnaient leurs cabanes
Parmi l'odeur des citronniers et des caféiers
L'urine et la fiente de cheval annonçaient la campagne
Et tous pensaient à l'officier rural, au directeur des impôts
Ils s'abreuvaient pour l'instant aux sources du chemin
Tout un vacarme avait rugi dans les halliers, pillé la rosée, libéré les gazons, étourdi la
volonté et les désirs
Les cases comme une avalanche avaient raviné la route
Les aisselles des femmes
Les nourrissons en bandoulière
Toutes les plages du corps
Le chiffon rouge du désir
L'esclave d'hier, l'insurgé Boukman, le rude paysan
Étreignaient furieusement la vie
Toute une floculation de beautés avec une ingé-niosité charnue d'impouvoir s'asphyxiait
âprement dans des comptes calfeutrés
Ces tranches effervescentes d'existence s'étaient enfouies dans l'abrutissement
Malgré le holà des loas
Malgré les présages d'un hounsi
Malgré l'haleine d'un houngan trempée dans la brise de la vérité
Tout un espoir arqué par la tension avait déraciné l'essence même de la violence
La terre triturait ses entrailles
Elle revigorait la santé des racines pour la joie du kénépier
Le levain des plaines verdoyantes avait lapidé la croûte des angoisses
La montagne tout heureuse de ses turgescences fracassait les prisons, illuminait la
poitrine du pays
La germination de terre rouge
L'enceinte des déserts épineux, l'impulsion des ruisseaux limpides,
Midi rêveur et fixateur sur l'eau enchantée
Tout tourmentait la digestion du capital
On dirait un torrent furieux s'emparant d'une ville
Un torrent mugissant et beuglant balayant l'assise magique des dépouilles, des
écailles,
des cuirasses du pouvoir
L'évanouissement de la splendeur épouvantait le désespoir
Les familles rudes de paysans, une foule tropicale torturée,
Un flot remuant d'appétits, comme une blessure morte
Émasculaient les hordes scélérates du profit et de la dépossession
Les hanches et les muscles enfournaient l'énergie de la saison dans l'album vitreux et
volcanique des profiteurs
Dans la luxuriance terrifique des éléments
Dans les vallées profondes de la dépendance
Dans le gémissement d'un réveil inquiet
Dans l'affolement des légendes sans racines
En face d'un nouveau jour implacable
(ô dieux, la lumière rôde autour de mon ombre et de mes défaillances
Et midi à grandes brassées s'annonce)
Je n'ai pas besoin d'alcool
Ni d'écorces d'arbres
Déjà je titube
Les impasses, la rue et toutes sortes de maléfices ont égaré mon attention
Mais c'est l'enfer vivant
Mais c'est Baron Samedi
Fuyons les passes de Lucifer
Avec ses fastes prosternations
Avec ses articulations logiques
Avec ses enterrements sublimes
Fuyons ce plein jour vénéneux
Fuyons ce dattier empiégé
Disons courage à l'homme qui chante
Disons courage à l'homme qui lutte
A ces palmiers du petit matin
Aux amis de notre grand mapou
Un nœud de clarté ivre a brillé dès l'ouverture des yeux
Mais la peur est venue sécréter le cauchemar
Les tiges de la joie ont pleuré
Le sourcil de la brume a fouetté le regard
Au tic-tac de l'aurore
Les embûches du charme ont lancé leur venin
Dans les cheveux crépus rouillés par les songes
La puanteur des maîtres de la ville
Comme un récif de corail défiait la campagne
Adossée à l'océan
Fascinée par les grandes castes étrangères
La fortune du pays resplendit comme un fruit mûr
Au tic-tac de l'aurore
La rage s'abreuve aux blessures de la terre
Des baies sanglantes s'ouvrent sur la mer
Le mystère des violences siège dans les ports où scintillent les affiches des
crocodiles masqués
Où règnent les écumeurs de tout l'or de la terre
La classe des possesseurs a cloué Haïti
Et les vagues semblent protester
Contre les flagellations des chairs habituées à leur ombre
Contre le martyre, les vrilles, les stigmates, les meurtrissures
Contre ce goût mauve de crapauds insomnieux
La mer transformait en écumoire tous les filets luxueux
Car les serpents humains éclataient partout
Comme des minéraux ricanant au milieu des récoltes
Comme des termites au fond d'un réceptacle
Au premier tic-tac de l'aurore
La gifle du cauchemar liait cette fontaine d'hommes
Des voix des chants des danses s'enterraient dans le scintillement du jour
Une fronde de prières suppliait les étoiles défraî-chies
Les terrasses du temps livrées au vent, aux vagues comme le cillement d'un mot
obéissaient au hurlement du dollar en délire
Les heures s'épouillaient du passé
Le papillon de sa chrysalide
L'homme s'allégeait de tout souvenir
Mais l'étincelle du repos engendrait le fétichisme
Le sortilège fertilisait les ajoupas et les palais en dérive
Au premier tic-tac de l'aurore
Parmi les chamarrures pourpres du malaise
La corne du bouc exhalait sa patience dans les terres caillées
Des hommes chavirés veillés par la violence
Chantaient l'allégresse de la poussière renaissante
Ils saluaient le pétillement de la tristesse sur chaque surgeon d'espoir
L'ennui avec sa buée le silence avec ses limbes
L'humeur des pestilences citadines
Animaient les rives acides des saisons
Les paumes discrètes de l'homme agrafées aux aphtes de la vie
Effeuillaient le courage
Laissaient sourdre l'anxiété
Au premier tic-tac de l'aurore
La délivrance des nuages a rempli les oiseaux de gaieté musicienne
Mais le cœur veiné d'ombres et d'outrages, assailli de spectres et de flèches, oxydait les
tempes de l'aurore
La chair juteuse de l'esprit s'étendait délirante
Comme une flamme délavée par un jour vitreux
Le dégoût, les volutes de la solitude avaient démonté tout espoir
Un chant triste embaumait la campagne folle de promesses
Et un très vieux songe violait l'asile de la raison
Sous la tonnelle des délégués de la ville évaluaient le safran, le vétiver, le café et la
fidélité de la campagne
Et les payses allaient jeter vive, en ville, à vil prix l'énergie d'une saison
dans la réserve d'un exportateur
Au pipirite chantant, l'homme couronné de sueur éponge la furie et la démence de ses visions
Avec la hache et la patience il a lassé sa faim et brûlé ses cauchemars
Avec la plante de ses pieds il a levé l'espoir sur les collines des déserts et les galeries
des lombrics
Avec les cals de ses mains il a vanné sa vie, ses angoisses et ses joies, son avenir et ses
morts
Sous l'auvent d'un caféier il a charbonné ses dernières misères et étreint l'aube, l'amante
lumineuse, l'amante sans racine, l'amante ponc-tuelle et joyeuse, pour un nouveau départ
Au pipirite chantant l'homme habité par une nou-velle promesse
l'homme lavé par le reflux du jour lustré par le silence
l'homme nourri de prières abrité par l'ombrage des mots
l'homme de l'exil
l'homme d'eau et de feu l'homme de nulle part plonge l'horizon dans un très
grand éblouissement
Au pipirite chantant la campagne m'appelle et je descends écouter ses murmures
et ses silences
Et c'est un cri d'errance mûri d'hostilité qui ouvre les battants du nouveau jour
Parmi les deshérences engendrées par le sommeil
Parmi la quiétude de la mollesse
L'humeur du petit matin s'aiguisait
Et il a ri de tous les souffles sans logis
des périples des bâtisseurs
des cultes virils qu'on refuse
de toutes ces têtes sans oreiller
Avec le tranchant de sa voix il insultait le lit des ruses et du repos
Il secouait la prudence assise sur les seuils
Il pourrissait les limites
Il dénonçait les hommes qui se lovaient dans l'ombre de la piété
qui enchaînaient tout oeuvre à la tranquillité
qui tentaient des cons-tructions sous les aus-pices de la paix
Et ses paroles m'avaient réveillé
Ma mémoire avait pris soin de consumer toutes les feuilles mortes de la lassitude
Je déchargeais en silence le poids du monde
Et attentif à tous les spectacles
Guettant tous les gestes et les signes
Percevant le friselis des plus frêles désirs
Mes sens s'ouvraient à la sagesse et à la folie
Debout sur la saillie du jour
J'écoutais
Le soleil modulait sa voix
L'astre trillait au lever du jour
Et moi j'épiais ses rafales lumineuses sur le rotin et sur l'argile
Parmi des chants qui roulaient rouillés dans les salines
Et des romances figées par l'écume et la résine des mots
Comme les saisons qui contemplent la croissance et la chute des arbres j'assistais dans le
bruit la distraction de l'alphabet
J'écoutais les blessures et les râles des paroles
Et sans défaillir je recréais le mémorial des esprits
Moi, le visitant des vocables, je bénissais leurs cendres de mon souffle et de ma salive, de
mes prières et de mes mains
Quand soudain les lettres assauvagies comme des colonnades d'arbres à pain ont retrouvé la
foi et se sont mises à chatoyer, à voltiger, à divaguer comme un peuple fasciné par les loas
Et mon attention par ce peuple ravie a négligé toute autre voie
Car dans l'expatriement, à travers les mots mes ravisseurs, j'ai reconnu ma patrie et cette
voix qui me disait :
« Ici finissent les sacrifices et commencent les miracles
Ici commence la lumière et finit la misère
Les étoiles se réfugient dans leurs paupières et les mots dans leur propre
écho
Et c'est ainsi que s'élucident les plus grands mystères
Que ta parole plantée dans la foi ne s'équivoque pas d'autrui
Et c'est ainsi qu'elle sera fondatrice »
Et par la bouche des loas les mots s'exhortaient au discours, à la domination, à la
guérison, à la révolution
Coiffés de coloris, flanqués de lianes, nus, enfin vivants, ils exhibaient les secrets des
hommes, ils exhumaient les alluvions tumultueuses de la mémoire
« Dans l'enfeu de ta retraite, gisants carmins, les souvenirs des cales et du
fer ont taché tous tes vœux
Des décennies de prébendes ont lassé ton cœur, ton regard et inquiété ton
souffle.
Ta solitude n'est pas encore trop pure
Car te voilà suant mouillé au milieu des méprises des siècles, soumis aux
rémi-niscences, captivé par le rapt colombien, par les effronteries du capital et les
spécula-tions des bourreaux
Ici commence la dissension et finit l'harmonie
Ici finit la concorde et commence la connais-sance
Épouse enfin la naissance d'un grand souffle végétal et la
promulgation du savoir sur toutes les feuilles et jusqu'aux cimes des plus grands arbres
Car la vie est dans le chant
Et ton pays livré aux eaux plates de l'histoire a perdu la mémoire
Comme une libération soudain nous vient nar-guer les sens le cauchemar des temps poursuit
notre raison dans ses plus fastes retranchements
Ainsi viennent embuer le regard, les points de condensation des moqueries temporelles, des
menteries christicoles
A la main d'ordonner les doigts
Au pays de remembrer ses fils
Et de laver sa chair dépravée
Et de redresser les genoux pliés
Et de libérer les voix étouffées
De réveiller ses zombis
Et d'égayer les yeux délavés
De rouvrir son psautier
Et de se ressaisir »
Au pipirite chantant la voix qui m'assistait pen-dant la veille et le sommeil léguait au
soleil la relation de mes vœux
Et un grand mapou qui prend souci du destin de mes mots repérait les phares du récit et
retroussait ses feuilles pour tisser dans son corps la sève de mes rêves et promouvoir
l'espoir tatoué sur mon cœur
Et mon souffle surexhaussé a semé les noyaux fastueux de la coquetterie, du désordre et de
la joie
Dans le ravissement de l'avant-jour qui comp-tait ses insectes, ses oiseaux et
ses arbres un très vieux bouc caressait les sillons nus d'une colline et sa barbe semblait
nourrir le calme vent de l'aurore
Et la ville a déjà dévalisé la terre, pillé celliers, greniers, ateliers et même les
pralines des racines, laissant tout secs les bras de la gosse-line
Et dans ce jour qui danse, ô dieux, ô loas, ma parole fraîchit
Le vent disperse mes mots
Et je dis courage à ce petit matin où s'égare le pollen de mes rêves
où serpente la moisson du couchant
à ce petit matin qui allaite mes racines
à ce petit matin sans nom sans passé sans avenir
à ce petit matin entaillé par la force de la nuit
à ce petit matin bercé par ma seule mélodie
à ce petit matin mon obsession
à ce petit matin ma colline
ma ruche
et mon miroir
courage à ce petit matin mon profil et mon ruisseau
mon sol et mon souffle
mon galbe soyeux et mon soupir
ma récolte et ma grange
courage à ce petit matin ma province anxieuse et mon rythme de faucheur
mon ivresse paisible et ma gaieté des grands jours
à ce petit matin l'étincelle de mon chant
à ce petit matin le feu de mes saisons
la branche fleurie de mes séjours
Au pipirite chantant la gloire de l'aurore a réveillé tous les outrages
Avec le glaive de l'aube je dessine des degrés sur mon chemin
je brandis l'arc fulgurant des grandes légendes intérieures
je bénis tous les buissons et j'efface les nids de la colère
Et la folie n'est qu'un caprice du souvenir des négriers
A mon insu je surveille l'opulence et les deuils de l'imagination
les fausses routes et les malheurs de l'en-thousiasme
les tourments et les tournants des grandes entreprises
Et je reviens becqueter parmi les mots des audaces
et des carillons pour timbrer le temps
ce temps d'ombres et de boucherie
ce temps d'écailles et de sanglots
ce temps d'exploits et de zombis
ce temps grêle et fatigué
ce temps voûté et déchiré
ce temps de poing
ce temps de sang
ce temps de bombes et de famine
Et je dis courage à mes oreilles-réceptacle
Pour tous les mots qui me rappellent mon temps de mer
Pour tous les mots qui me rappellent mon temps de terre
Pour tous ces mots fardés polis
Pour ces mots patinés
Ces mots de cire et de divan
Ces mots vivants devant mes yeux
Ces mots bruyants dans ma tête
Ces mots roulant assourdis
Ces mots haletants effrontés
Ces mots transpercés effrénés
Pour tout mot proféré
Je dis courage à ce petit matin nimbé de verdure
à la volupté de ce petit matin sans repos
à ce petit matin qui respire parmi les chansons des rossignols, l'ais-selle
des hommes nus et la saveur des arbres
à ce petit matin déjà ébranlé par le sort et le ciel grouillant de signes
à ce petit matin jeté dans l'esquif de jours nouveaux
Au pipirite chantant je me faufile avec des mots dans le revers de mes espoirs
Avec largesse je balise les plis de mes vi-sages
Et je m'affaire à recoudre mes joies éventrées
à panser les remords des dieux maladroits
à charmer tous les corbeaux impa-tients
à lasser tous les cercueils en quête de désolation
Au pipirite chantant j'entreprends le recensement des cendres, des os et de la vie
Au pipirite chantant le bourdonnement du monde vient fouetter mon sommeil et ma respiration
Au pipirite chantant à l'appel du soleil, au rappel des taches de mes lèvres, je dis
fidélité et révérence à ce petit matin enveloppé par mes yeux
Car c'est l'avant-goût du jour que dispense la chevelure de l'orient imitant l'arc-en-ciel
Car c'est la ruse du souvenir que manœuvre ma plume dans la tristesse irisée des démêlures
du demi-jour
Car ce sont les mèches du jour dans l'azur timoré que ma parole a consignées
Ce sont toutes ces constellations de malaise et de regret, de taches et de cendres que mes
pas ont condamnées
Et la suprématie de l'aurore annonce les trésors et la gaîté, la mélancolie et la poussière
du jour, la présence de ces chaînes tressées par les siècles, de ces chaînes scellées pour
embraser la vie
Et l'aube bavarde nous fait frémir comme unmanège qui tourbillonne pour la
très grande joie des enfants
Car l'attouchement de la pénombre a ranimé les morts
Et de ces images teigneuses et grimaçantes sur-gissaient comme d'une 'belle langue inconnue
des figures lumineuses et conquérantes
Et de nouveau la raison se soumet à la tutelle du verbe
Dans la carrière des mots naît retentissante une collection sémillante de zombis qui révèle
les cachotteries de millénaires d'escroqueries
Ce sont les urnes du temps qui ont cajolé leur matrice aujourd'hui tendre, sauvage et
pro-phétique
Et la mémoire tout habillée d'étoiles laisse encore traîner son paraphe sur la blessure de
l'oubli
Intrépide elle va au trot sur tous les fronts raviver la désespérance
Mais le jour, le jour béni par la rose des vents
Le jour vif et de plein vent
Le jour a surpris le zeste de la souffrance qui éclate dans la rosée des feuilles les
battements d'ailes et les cocoricos
Et nos fouilles viennent inquiéter la santé, les audaces et les cultes de la vie
Au pipirite chantant la nudité s'empare des sens
L'aurore réveille toutes les épines
L'aube impatiente et nue, encore jaune de ses songes
Prend plaisir à naître et m'institue vivant
Et dans la lueur matineuse se multiplient les fan-tômes des hommes par la crainte improvisés
Dans la braise de l'aube je replante l'espoir magnétique de mon enfance, les débris
renouvelés du désir, le germe à vif de la violence
Au pipirite chantant, à mon escient, avec le sel et l'eau, je prépare le chemin des esprits
A ma suffisance, avec le rhum et le feu, je brûle le fiel des doctrines, j'éclaire les ciels
de l'histoire
Avec mon souffle et mon sang, mes racines, mes viscères, j'alerte une substance lumineuse
contre les ruses et ma langue vient aviver les transgressions sociales
Au pipirite chantant avec l'eau vive de mes rêves j'efface les graves promulgations issues
des rives du profit
Et mon propos, lié à ma source, bâillonne l'écume de toutes les eaux étrangères, de tous les
cris de convenance et chausse l'irrévérence pour fouler le brouhaha de tous les mots
d'ailleurs
[1] Le pipirite est le premier oiseau à chanter le matin à Haïti, un peu comme
l'alouette sous nos climats.
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