|
le
bal
|
||
|
Quelques hommes ( une quinzaine ) de vingt-cinq à
quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à
l'entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de
famille, quelles que fussent leurs différences d'âge, de
toilette ou de figure.
Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus souple,
et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés
par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint
blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin,
le vernis des beaux meubles, et qu'entretient dans sa santé un
régime discret de nourritures exquises. (76-77) |
![]() |
L'air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient.
On refluait dans la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise
et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de verre, madame Bovary
tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux,
des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui
arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse
sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois,
écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie.
(77).
|
|
Comme le bal déjà lui semblait loin
! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d'avant-hier
et le soir d'aujourd'hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait
un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses
qu'un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes.
Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement dans la commode
sa belle toilette et jusqu'à ses souliers de satin, dont la semelle
s'était jaunie à la cire glissante du parquet. Son coeur
était comme eux : au frottement de la richesse, il s'était
placé dessus quelque chose qui ne s'effacerait pas. (82)
|