ELISABETH GUIGOU GARDE DES SCEAUX
"Madame Europe" à la justice, par Thierry Bréhier
Article du journnal "le monde" du vendredi 6 juin 97

"Les femmes qui exercent des fonctions régaliennes
les assument totalement et n'agissent pas différemment des hommes."
En écrivant cette phrase dans son dernier livre ("Etre femme
en politique", Plon) Elisabeth Guigou ne pensait certainement pas
qu'elle aurait à en faire la preuve au premier des ministères
régaliens, la justice. Car rien ne prédisposait celle qui
fut des années durant la "Madame Europe" de François
Mitterrand à occuper un tel poste. Lionel Jospin l'avait bien contrainte,
en octobre 1995, à changer de spécialité, mais c'était
le secrétariat national du PS aux
questions sociales qu'il lui avait confié.
Une autre expérience d'Elisabeth Guigou a, peut-être, guidé
le choix du nouveau premier ministre. A une époque où les
"affaires" rythment la vie politique, il fallait pour gérer
les magistrats quelqu'un ayant l'habitude des dossiers potentiellement conflictuels
en période de cohabitation. Or, de 1986 à 1988, elle réussit
cette performance d'être à la fois conseillère à
l'Elysée et secrétaire général du comité
interministériel pour les questions de coopérations écomiques
européennes, un organisme dépendant de Matignon. Ses deux
patrons s'en félicitèrent.
L'inconvénient aujourd'hui est que le nouveau ministre de la justice
ne connaît rien au secteur qui lui est confié. Cette pied-noir,
fille d'un petit industriel en conserverie de Marrakech, a même la
particularité d'être entrée à l'ENA sans avoir
fait la moindre étude juridique. Mais elle sait se battre. Elle en
a fait la démonstration dans toutes les négociations européennes,
lors de la campagne pour le référendum sur Maastricht, où
elle n'a jamais baissé les bras, même si elle a dû constater
que son langage technocratique avait bien du mal à être compris.
Image Dynamique
Les embûches n'ont pas manqué sous les pas d'Elisabeth Guigou.
Faire partie des "quadras de Mitterrand" n'a pas toujours été
un avantage. Refuser de rallier l'un des courants du PS, malgré un
flirt avec le rocardisme dans sa jeunesse estudiantine, a été
un lourd handicap. Son image de technocrate parisienne au look BCBG a longtemps
aidé les militants du Vaucluse à refuser son implantation.
Sa première expérience électorale, il est vrai, ne
fut pas très heureuse: en 1992, elle partit, avec Jean-Louis Bianco,
à l'assaut de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur sous
la tutelle de Bernard Tapie!
Son image de jeune femme dynamique ne pouvait pas toutefois être dédaignée
par les socialistes. En juin 1994, elle figure sur la liste de Michel Rocard
aux européennes, comme gage de l'attachement à l'Europe de
Maastricht d'un parti qui commençait à douter. Elle passe
sans difficulté des bancs du gouvernement à celui des élus,
au point que le Parlement de Strasbourg en fait l'un de ses deux représentants
au comité de réflexion chargé de préparer la
conférence intergouvernementale de 1996.
L'Europe est sa passion, mais elle veut aussi participer au renouveau du
PS. Elle s'associe avec Martine Aubry, jusqu'à présenter des
amendements en commun lors du congrès de 1993 et lors de la rédaction
du projet économique de Lionel Jospin à la fin de l'année
1996. Elle milite pour les droits des femmes, réclamant des "quotas"
lors des élections, voire la parité. Pour cela, il faut une
réforme de la Constitution ; c'est aussi de la responsabilité
du ministre de la justice. Mais en acceptant ce portefeuille, elle ne peut
ignorer qu'il a, depuis trente ans, été fatal à la
plupart de ses titulaires.
Biographie:
[Née le 6 août 1946 à Marrakech (Maroc), ancienne
élève de l'ENA, Elisabeth Guigou est en poste à la
direction du Trésor avant de devenir attaché financier à
Londres. Elle entre au cabinet de Jacques Delors, ministre de l'économie
et des finances, en février 1982, puis à celui du président
de la République en octobre1982. Elle est secrétaire générale
du comité interministériel pour les questions de coopération
économique
européenne de novembre 1985 à octobre 1990, puis, jusqu'en
avril 1993, ministre délégué aux affaires européennes.
Conseiller régional de Provence-Alpes-Côte d'Azur depuis mars
1992, elle est par ailleurs député européen depuis
juin 1994. Elle vient d'être élue député du Vaucluse.
Elle est secrétaire nationale aux affaires sociales au Parti socialiste.]